2014-01-21 09.27.58

«Désolés pour ce léger retard, indépendant de notre volonté ! » Tous ceux qui sont en Afrique ou qui sont passés par l’Afrique connaissent bien cette phrase.  C’est le mot d’ouverture classique de presque toutes les manifestations sur le continent.

Rarement, en effet, les manifestations officielles ou privées, les réunions administratives, associatives ou politiques, les réunions de famille, les rencontres sportives, les spectacles,  les rendez-vous mondains ou d’affaires démarrent exactement à l’heure prévue sur le continent. Quand ce ne sont pas les organisateurs de l’événement qui ne sont totalement prêts, ce sont les invités ou participants qui ne sont pas arrivés à temps. Dans tous les cas, le retard est consommé et pas souvent assumé.

Pour se dédouaner, les organisateurs prononcent la formule magique : « Désolés pour ce léger retard, indépendant de notre volonté ! », et la cérémonie peut commencer. Comprenez- nous sommes fautifs, mais pas responsables. De leur côté, les invités ou participants retardataires évoquent mille et une raisons pour justifier l’injustifiable. Au finish, tout le monde est en retard, tout le monde est excusable, ce qui fait que le retard se porte comme un charme sur le continent.

La ponctualité est sans doute l’une des valeurs modernes dont l’appropriation reste problématique en Afrique. « Le retarmania » est une affection chronique qui sévit de façon endémique dans presque tous les pays de l’Afrique subsaharienne. Respecter l’heure fixée est presque une gageure en Afrique noire. Le reproche est valable pour la majorité des Africains, moi y compris, d’où la question de fond de ce billet, « pourquoi ce rapport difficile des Africains à la ponctualité ? ».

Un retard systématique

Le retard, en effet, est une réalité trop fréquente sur le continent pour passer inaperçue. En terme de grandeur, le léger retard en question s’exprime, la plupart du temps, en dizaines de minutes, voire en heures. Il n’est pas la manifestation d’un comportement conventionnel tel le « quart d’heure ou à la demi-heure de politesse » qu’il est fréquent d’observer dans les rendez-vous mondains sous d’autres latitudes. Le comble est que même les institutions de référence qui ont tout pour être au-dessus de la mêlée, sont aussi dans la mêlée.

Tenez, année après année, presque toutes les cérémonies marquant les anniversaires de l’accession de nos Etats à l’indépendance commencent toujours avec un certain retard.

Au Bénin, en 2010, la cérémonie commémorant le cinquantenaire des indépendances a démarré avec un retard de plus de deux heures d’horloge au grand dam des nombreux chefs d’Etat des pays hôtes, des diplomates et hauts cadres de la nation arrivés à l’heure.

En Afrique du Sud, le Congrès national africain (ANC), au pouvoir a fêté son centième anniversaire en décembre 2012. Le clou du grand meeting organisé à Bloemfontein pour célébrer l’événement était le discours du président Jacob Zuma devant les 4 500 délégués venus de tout le pays, mais ce discours fut livré avec un retard de plus de quatre heures d’horloge sur le planning.

Au niveau panafricain, le sommet de l’Union africaine à Accra en 2008 et celui de l’O.C.I à Dakar en 2008 se sont tous deux, ouverts avec un retard d’une heure chacun. Cinq ans plus tard, les festivités du 50e anniversaire de l’Union africaine à l’Africa Hall en mai 2013 à Addis-Abeba a encore accusé un retard d’une heure de temps au grand dam des prestigieux invités.

Au quotidien, le retard s’observe partout. Dans les administrations, les écoles, les hôpitaux, etc.

Les vols sur les compagnies aériennes, les émissions radiotélévisées, les forums, les colloques et autres rencontres internationales qui, partout ailleurs, sont des rendez-vous pris à la lettre et accusent eux aussi trop souvent des retards hallucinants sur le continent.

Au niveau des chaînes de radios et télévisions, un zapping à travers les télés africaines pendant une journée suffit pour constater qu’il y a fréquemment un gap entre la grille des programmes et les émissions présentées à l’antenne. Les  chaînes qui démarrent le journal ou autre émission sur un compte à rebours ou à heure exacte ne sont pas légion.

Ce retard constaté dans les horaires des rendez-vous individuels ou publics s’étend également aux calendriers et agendas politiques ou culturels. Tenir les élections à bonne date ou respecter les délais constitutionnels dans la mise en œuvre des politiques est une gageure en Afrique.

Au vu de tous ces manquements observés de la base au sommet de la chaîne sociale et aux quatre coins du continent, on peut affirmer que le timing n’est pas le truc des Africains

Un handicap pour l’individu et pour la communauté.

Les rendez-vous en Afrique, c’est toujours un casse-tête. Pour plusieurs personnes, l’heure convenue pour un rendez-vous, au lieu de représenter l’heure de se trouver à point nommé, est souvent confondue avec l’heure de prendre départ pour le rendez-vous. Le retard devient alors une fonction à plusieurs paramètres, le temps nécessaire pour rallier le lieu du rendez-vous en fonction des moyens de déplacement disponibles et l’intérêt porté à la rencontre par l’un ou l’autre des correspondants étant les principaux.

Ainsi, si on n’y prend garde, on perd doublement de temps, avant et après chaque rendez-vous en étant ponctuel.

Une étude réalisée par le ministère des Finances du Bénin a révélé que ce pays perd chaque année soixante dix milliards de francs Cfa à cause des retards accumulés par les agents économiques à différents niveaux. A côté donc des dommages de commodité, le retard engendre de gros dommages économiques et pourtant,  on s’en accommode.

 Question de culture ou d’éducation?

Mais en fait, pourquoi tous les autres peuples parviennent à être ponctuels et pas les Africains ? Les Africains auraient-ils un problème particulier avec l’heure ? Question de culture ou d’éducation ?

Probablement un mélange des deux. A mon sens, le ressort psychique inconscient de cette tare relève, vraisemblablement, du « mème » de la culture orale du continent. L’horloge, la montre et les rendez-vous à heure fixe sont apparus en Afrique avec la colonisation et les instruments de mesure du temps sont entrés dans l’usage des ménages et la vie sociale de la majorité des Africains il y a juste un  siècle. C’est dire qu’il y a actuellement des adultes africains qui n’ont jamais possédé de montre.

Dans l’Afrique ancestrale, il y avait aussi des rendez-vous, mais le repère horaire est souvent relatif, dans le genre : le premier chant du coq, le lever du soleil, dans la matinée, au moment du déjeuner, dans l’après-midi, au coucher du soleil, à la tombée de la nuit, etc. Comme on le voit, c’est un système assez approximatif, car aucun de ces repères n’est ponctuel. Dans ces conditions il est presque impossible d’établir un timing quelconque. Tel, fut pendant des siècles, le comportement des Africains face aux rendez-vous. Ce comportement acquis sous l’influence de la tradition orale est ce qu’on peut appeler : le  » mème » du temps souple, qui s’est propagé de cerveau en cerveau par l’usage et a eu cours pendant des siècles en Afrique.

Avec la pénétration européenne et l’aventure coloniale, l’horloge fait son apparition sur le continent et il a fallu que les Africains s’adaptent à ce nouvel outil d’appréciation du temps. Mais, dans ce nouveau contexte, le temps est fixé de façon très précise et la ponctualité devient une valeur nouvelle qui fait son apparition sur le continent. L’heure avant l’heure n’est pas l’heure, l’heure après l’heure, n’est pas l’heure, l’heure, c’est l’heure. Les Africains vont s’employer pendant environ un siècle à s’adapter à cette nouvelle donne avec plus ou moins de bonheur.

Seulement voilà, après environ cent ans d’adaptation, le retard est un défaut qu’une large majorité d’Africains ont encore en partage. Très léger ou très  prononcé selon le cas, le retard colle malheureusement trop souvent à l’image des Africains dans leurs relations publiques et motive quelque peu les critiques de décontraction, d’absence de rigueur et de négligence souvent formulées contre eux. Une situation bien souvent paradoxale d’ailleurs. Les gens attendent la dernière minute avant de manifester leur empressement à être à l’heure, ce qui fait que le retard est consommé malgré l’empressement qu’on peut observer.

Mais alors, qu’est-ce qui empêche actuellement,les Africains d’être ponctuels ou de faire de la ponctualité une valeur culturelle majeure ? La négligence ? Peut-être. L’absence de rigueur pour se conformer à ce qui est écrit? Assurément, l’accent n’est pas suffisamment mis sur l’éducation pour corriger cette tare collective. Certes, tout le monde considère le retard comme un défaut, mais de très faible gravité, la pression de sélection de l’éducation  reste faible donc pour éliminer ce comportement.  Nos ancêtres n’étaient point tatillons sur l’heure parce qu’ils avaient des référentiels très relatifs. Actuellement, les Africains ont un référentiel bien précis et universel, cependant, ils ne sont guère à cheval sur la question du temps. Manifestement ceci est une marque du phénomène de l’empreinte comportementale précoce. C’est, à mon avis, un « mème » culturel, transmis des générations passées aux générations actuelles.

 Le retard n’est pas une héritabilité génétique

Pour autant, ce retard endémique n’est pas une héritabilité génétique, il est plutôt culturel et peut se corriger ou se déconstruire dès que la société de façon déterminée va accentuer la pression de sélection sur ce critère pour que les choses changent rapidement. Non! Les Africains n’ont pas le retard dans le sang. Tous ces retards constatés à différents niveaux qui minent le développement ne sont que le fruit de mauvaises habitudes engendrées ou favorisées par l’empreinte précoce du « mème » du temps souple. Seule l’éducation peut contribuer à le corriger afin que le temps devienne de l’argent au service du développement. Ceci revient à faire de la ponctualité une valeur cardinale de nos cultures et de sensibiliser toutes les couches de la société, notamment,  les élèves, dès les classes élémentaires afin de créer un nouveau patron comportemental qui finira par bannir le retard sur le continent.

41 thoughts on “Désolés pour ce léger retard indépendant de notre volonté!

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  3. Le retard est en effet un problème endémique en Afrique. Faire du business, c’est prendre 3 rdv à la même heure pour être sur d’en avoir au moins un!
    Peut-être est-ce tout simplement que le temps n’a pas la même valeur en Afrique qu’en Occident (Cyclique Vs. Linéaire)..

    • Un point de vue de vue philosophique. Le fait est que notre perception n’est pas satisfaisante pour nous même. Thas is the question. Merci a vous

  4. Salut à tous!
    Je vais surement passé pour un martien, mais je trouve que notre perception du temps si critiqué n’est pas un mal! Tout d’abord avant l’industrialisation les « occidentaux » utilisaient les mêmes repères temporelles que nous, à savoir l’heure du pâturage pour les bêtes, les premiers rayons de soleil, etc. C’est avec l’industrialisation qu’ils ont dû adopter de nouveaux usages temporelles et cela non sans difficulté (il y avait et il y a toujours des pointeuses dans les usines qui indiquent l’heure d’arrivée, de départ, etc).Ce n’est qu’une adaptation aux rythmes des machines, ils devaient suivre la cadence. Les heures, minutes, secondes ne sont qu’invention. Nous (africain(e)s) n’avons pas ou très très peu connu de période industrielle et sommes passés directement à un système de service dont les repères temporelles sont encore différents. C’est donc normal que nous cherchions encore nos marques, à nous de trouver celle qui nous correspondent ou alors comme suggéré de se mettre au pas (comme de très bons élèves)! S’il y a des fautes d’orthographe c’est parce que le français n’est pas ma langue d’origine donc toutes mes excuses!

  5. Les retardataires sont toujours tords et ici chez nous on dit que:Randez vous Gasy pour dire que c’est notre façon à nous un pays comme le Comores pour remedier le retard on joue avec le temps c’est à dire un événement qui dévait être à 10h on ditqu’on le fera à 9h et comme ça c’est à 10h que l’événement conmmencera.
    Mais soyons ponctuels et les autres suivrons!!

    • Salut cher frère. vous avez pleinement raison. c’est une mentalité générale à éradiquer.
      Merci pour la visite

  6. clacique dans les administrations en afrique.j me suis marier a unes gabonaise en 2003,ont nous avais dit d etre a l heure sinon ont aurai eu des penalite financiere ,mais c etais le maire qui avais pres de 2 heures de retardles penalites ne fonctionne que dans un sens

    • Eh oui, c’est du faites ce que je dis et non ce que je fais.
      Quà cela ne tienne salutation amicales de Libreville à vous.
      Merci pour la contribution

  7. Très bel article. Grace a cet article vous contribuez a changer la mentalité des africains. Ce n est pas qu on est pas au courant mais juste qu on trouve que c est pas grave. Le retard n a jamais mis personne a la porte et si ce n est aujourd hui avec les entreprises privées, le ratrd n empeche pas de trouver du travail. Le nepotisme a pris le dessus sur le merite.

    • Salut, cher chère sœur, je retiens que les burkinabé sont intègre et ponctuels même si mon frère Sanou enpense le contraire dans son commentaire sur ce même article. Merci de la visite

  8. Un article très juste. Mais ce que je trouve assez drôle, c’est ce paradoxe entre le fait que les occidentaux reprochent souvent ce comportement aux allures de laxisme, et pourtant, sont également nombreux à désirer cette flexibilité et à s’installer sous nos latitudes pour en jouir. Profiter du temps qui passe, prendre son temps. Et pas seulement pour quelques vacances. De même que certains auteurs ont fait l’éloge de la vie pré-colonial en Afrique. N’en déplaise, les rendez-vous à la malgache comme on les nommes ici sont un caractère propre au mœurs locales. Un problème, pas pressant en tout cas…

    • Eh oui comme vous le faites remarquer bcp d’occidentaux aimeraient bien vivre en Afrique pour échapper à la rigueur de la vie moderne. Ils peuvent se le permettre car la locomotive sociale les tirera. Mais nous on ne peut pas, on ne doit pas. Merci pour ce point de vue enrichissant.

  9. je me rappelle encore que ma grande mère maternel pour aller au rendez vous hebdomadaire des tontines du dimanche midi, se placait dans la cour pour regarder son ombre, si l’ombre de sa tête coincidait avec ses pied alors il était midi. et lorsqu’elle envoyais faire une course, le temps imparti était la durée que son crachat sur le sol prenait pour disparaitre. l’ironie est qu’elle porte toujours une montre mechanique dont elle m’ avait appri a la lire.

    • Eh oui cher frère, on vient de très loin, comme vous le montrez avec votre mamie. c’est peut être pourquoi nous sommes plus ou moins tolérant sur la question les uns envers les autres. Merci pour la contribution

  10. hé oui mon frère tu dis vrai! car si je prend le cas de mon pays le burkina être a l’heure est un defaut collectif les professeur sont toujours en retard, les centres de santé sont pires n’en parle pas de l’administration pour se faire legalisé des papiers il te faut une longue car le commissair n’est jamais à l’heure.les programmes teles et radios ne sont jamais respecteurs, les emissions ne sont difusées au temp prevu car a chaque fois « problème technique independant de notre volonté »

    • Salut l’homme intègre,hé oui c’est le triste constat que je fais aussi dans mon Bénin natal.
      Effectivement les problèmes technique aussi sont tjrs indépendants des volonté. Merci de l’intérêt.

  11. D’où je viens qu’on tu proposes une heure pour un rendez-vous, certains te répondent: « Quelle heure!? normale ou heure africaine ». Comprendre heure africaine = heure normale + une heure minimum. Le plus aberrent étant que, quelle que soit la réponse qu’on donne à cette question… la personne arrivera bien souvent en retard 🙂

    • Vraiment dommage que cette mauvaise habitude soit exportée et se retrouve dans la diaspora.Mais je sais qu’avec le temps, hors d’Afrique on fini par s’adapter à la ponctualité. Bien à vous et merci pour l’intérêt.

  12. Comme tu le dis si bien, le retard est vraiment un phénoméne. Au Cameroun certains événements commencent souvent avec deux à trois heures de retard. Ce qui freine l’ardeur de certaines personnes armées de toute la volonté du monde. Mais d’un autre côté il y a aussi certains organisateurs ( même s’ils sont peu) qui respectent l’heure. En tout cas, les retardateurs Ont toujours chaud. Comme cette jeune couple qui n’a pas pu célebrer son mariage réligieux à cause d’un retard à l’église.

    • Salut ma chère, la situation est semblable partout chez nous. Mais comme vous le dites, il y a tjrs les exceptions qui confirment la règle. Merci de la visite

  13. Mon cher j’ai lu et bien apprecie ton billet. Ce probleme est aussi present en Haiti. C’est une question pertinente a regler et a regler mais avec beaucoup de patience et une education solide. Je t’en felicite, tiens bon

    • Salut cher frère, le combat ici comme chez est hélas le même. Vivement que les mentalités changent pour que les choses changent pour nous. merci

  14. Même les mariés sont en retard à leur propre mariage c’est dire du manque de ponctualité dans la culture africaine.
    Combien de fois ne me suis-je pas retrouvé tout seul en voulant respecter l’heure apparaissant sur le carton d’invitation!!!

    • Eh oui cher ami, les habitudes ont la vie dure.Mais comme on dit chez nous ici ça va aller!
      Bien des choses à vous et surtout ne désespérez pas, restez toujours ponctuel ça fini par
      corriger les amis

  15. Désolé de ce retard dans la lecture de ce percutant billet. C’est indépendant de ma volonté. La culture locale veut que ceux qui viennent à l’heure, ne sont pas importants. Il faut se faire attendre pour se donner de la contenance. Se dépêcher est mal vu : « il n y pas le feu, quand même! ». C’est une mentalité à abolir, et des pratiques à proscrire.

    • Hé oui mon cher, c’est le coté difficile de la chose: un choc des cultures. mais puisque nous avons opté pour la modernité, nous devons l’assumer en abolissant cette mentalité comme tu le suggère bien.
      Pour ma part, je te félicite pour ta présence et ta régularité dans l’animation des commentaires sur la plateforme. Un exemple à suivre.

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