Le jour où Papa Wemba m’a fait pleurer de rire

Papa Wemba sur scène au FEMUA

Le chanteur congolais Jules Shungu Wembadio Pene Kikumba, plus connu sous le nom de Papa Wemba, est décédé dimanche 24 avril à Abidjan, en plein concert, alors qu’il se produisait sur la scène du festival Femua. Depuis lors, sur le continent et hors du continent, Officiels, membres de famille, fans, et anonymes rendent, chacun à sa manière, hommage à l’icône de la rumba congolaise

Le chanteur congolais Jules Shungu Wembadio Pene Kikumba, dit Papa Wemba, est décédé dimanche 24 avril à Abidjan, en plein concert. Invité du Festival des musiques urbaines d’Anoumabo (Femua), fondé par le groupe ivoirien Magic System, Papa Wemba était à Abidjan pour deux prestations. La première qu’il n’achèvera jamais à Abidjan et la seconde à Korhogo (nord du pays), une étape annulée par les organisateurs.

Quatre jours après sa mort, sa dépouille est arrivée ce jeudi 28 avril à Kinshasa, la capitale de son pays, la RD Congo. Un hommage populaire est prévu pour le lundi 02 mai 2016. L’inhumation aura lieu le lendemain mardi 03 mai près de Kinshasa.

Père de six enfants, Papa Wemba est reconnu comme l’une des plus grandes divas de la musique congolaise et africaine. Il a influencé des générations entières de musiciens africains, et surtout a semé la joie et l’amour dans les cœurs de tous les africains au-delà des frontières et des âges.

Pour ma part, dans mes souvenirs, Papa Wemba est resté lié à un événement professionnel qui a eu lieu il y a une dizaine d’années. Je venais d’être nouvellement affecté au Lycée Paul Indjendjet Gondjout de Libreville et en ce premier jour de classe, j’avais cours dans une classe de troisième. Premier jour de cours pour moi dans le lycée et premier contact avec les élèves, autant dire que j’étais aussi stressé que les  élèves qui étaient devant moi.

Après les formalités d’usage, le cours à démarré. La leçon du jour avait pour titre : caractère spécifique, caractère individuel, caractère héréditaire.

Pour illustrer la leçon j’avais opté pour des activités vivantes. Ainsi pour asseoir la notion de caractère spécifique, j’ai invité devant la classe un garçon et une fille, désigné au hasard parmi les élèves. A partir du questionnaire préparé par moi, les élèves ont pu, à ma satisfaction, conclure que les caractères spécifiques sont les particularités (morphologiques, physiologiques ou comportementales) communes à tous les membres d’une espèce. Exemple chez l’homme : Avoir une tête, avoir deux mains, deux yeux,  dix doigts ou un nez.

Après les  caractères spécifiques, nous en sommes venus au aux caractères individuels. Pour clarifier ce nouveau concept, j’ai demandé à un élève de la classe de citer un caractère spécifique et son choix se porta sur le caractère : avoir un nez. Sur la base de ce choix, j’ai repéré et désigné un élève métis qui avait un nez aquilin évident puis je recherchais des yeux un autre élève avec un nez plus ou moins épaté. Aussitôt les élèves ayant compris ma démarche se mirent à m’indiquer du doigt un de leur camarade au fond de la classe. Le camarade indiqué plaqua sa tête contre le mur en agitant la main en signe de non ! Non ! Plus par curiosité que par nécessité, je m’approchai de lui et l’encourageai à répondre à la sollicitation de ses camarades. Il obtempéra de bonne foi et retourna sa tête vers moi.

J’ai pu alors constaté qu’il avait, en effet, un nez assez généreux et très épaté. Toutefois en le dévisageant, je ne sais trop pourquoi, mais quelque chose en lui m’a fait pensé à Papa Wemba, la star africaine de la chanson que j’affectionne particulièrement. Aussitôt, les bribes de Maria valencia, mon tube fétiche, commençaient par chanter dans ma tête. Sans rien laisser transparaître de mes émotions et en restant très professionnel, je l’ai invité à passer devant la classe pour la suite de la leçon.

Pour faciliter la communication, je lui ai tout naturellement posé la question :

– Comment on vous appelle?

Mais, il n’a pas eu le temps de répondre à ma question puisque la classe a répondu en chœur à sa place :

– Papa Wemba.

Ses dénégations m’ont aussitôt fait comprendre que ce n’était pas son nom mais assurément le surnom a lui donné par ses camarades.  Du coup, la coïncidence des idées ajoutée à la moue caricaturale qu’affichait l’élève et le sourire amusé de ses camarades ont déclenché chez moi un fou rire que malgré toute ma bonne volonté, je n’ai pas pu maîtriser. Mon rire contamina l’élève lui-même, puis toute la classe…

Combien de temps cela a duré, je ne saurais trop le dire, mais quand j’ai pu enfin maîtriser mes émotions, je vis une jeune élève de la classe qui me tendait un mouchoir jetable en murmurant :

– Monsieur, vous avez coulé des larmes.

– C’est Papa Wemba qui m’a fait pleurer de rire, ai-je marmonné en la remerciant.

Le calme revenu, nous avons pu établir aisément que les caractères individuels sont les multiples variations d’un caractère spécifique donné. Exemple : la forme du nez, la couleur de la peau, la forme des cheveux, etc.

Ainsi contre toute attente, Papa Wemba s’est invité à mon cours et a réconcilié science et culture, prof et élève. Dans la joie et la gaieté le cours pris fin à la satisfaction de tous.

Chapeau bas l’artiste.

Haïti vu d’Afrique : Le défi d’un nouveau régime d’historicité

Monsieur Victor Gnassounou

Monsieur Victor Gnassounou

Haïti est en pleine crise  politique depuis la démission du président Michel Martely en février 2016. Le parlement haïtien a rejeté, dimanche 20 mars, le gouvernement du premier ministre Fritz Alphonse Jean, nommé par le président intérimaire de Haïti Jocelerme Privert. Ce dernier doit organiser le 24 avril  le second tour de l’élection présidentielles interrompue et des législatives partielles et remettre le pouvoir le 14 mai à un président élu par le peuple. Dans cet imbroglio politico-économique, quelles solutions à cette crise interminable ?

A la faveur d’une rencontre avec Monsieur Victor Gnassounou, Professeur de philosophie politique à Libreville et surtout auteur d’un article intitulé : « Haïti : Le défi d’un nouveau régime d’historicité », publié chez Présence Africaine dans la revue culturelle du monde noir : «  Haïti et l’Afrique » N° 169, Paris, 2004, pp. 41-56, j’ai  eu l’opportunité de confronter mes interrogations sur Haïti avec la pensée du philosophe.

Dans l’entretien qu’il m’a aimablement accordé et que je publie ici in extenso, Monsieur Victor Gnassounou, fait un décryptage du passé et du présent d’Haiti et à travers la dialectique du passé et du présent, attire l’attention sur l’urgence pour les Haïtiens d’être à la fois des peuples du temps et de l’espace, pour rompre, comme le dit plus clairement S. Huntington, leur double isolement : culturel et géographique

Monsieur Victor Gnassounou, merci pour cet entretien exclusif que vous avez bien voulu m’accorder.

Monsieur Victor Gnassounou, dans votre article : « Haïti : Le défi d’un nouveau régime d’historicité », vous avez, rappelé la pensée d’Aimé Césaire dans le Cahier d’un retour au pays natal: « Haïti » « Terre des montagnes » Ou « La négritude se mit debout pour la première fois et dit qu’elle croyait à son humanité ». Mais depuis ce glorieux événement, Haïti est plus à genou que debout. Quelle appréciation du philosophe sur cette douloureuse trajectoire ?

Par association d’idées, l’évocation de la douloureuse trajectoire d’Haïti m’a fait penser à Hegel.  Lire Hegel, c’est comprendre que l’Histoire ne met en scène que des tragédies ! Il parle de calvaire de l’histoire et ose la métaphore lugubre de  « vallée d’ossements » pour donner une intuition de la réalité historique. Le bonheur est l’apanage des peuples sans histoire. Donc, cette douloureuse trajectoire fournit une indication irrécusable : quelque chose s’est passé en ce lieu, un petit point à l’échelle du globe terrestre, mais quelque chose  digne d’intérêt pour l’Histoire du monde, au-delà de la singularité du destin tragique de ces enfants d’Afrique, déportés, esclavagisés, qui ont farouchement refusé leur condition et leur avenir de parias, d’êtres  « ensauvagés », exclus de la grande famille des humains. L’ironie de l’histoire dans le cas d’espèce, c’est de faire voir, par ses effets grossissants dont seule l’histoire a le secret, la bêtise et l’égarement des maîtres d’œuvre de cette tragédie : esclavagistes, coloniaux, impérialistes de tout poil etc. Enfin, douloureuse trajectoire, parce qu’après quelques batailles engrangées, la lutte continue. L’ennemi est une hydre, un mal qui se reproduit à mesure qu’on l’éradique.

« A genou »/ « debout », ces postures au sens propre du terme, appliquées ou non à Haïti,  doivent être perçues à la fois comme des phases et le moteur interne, la dynamique de l’histoire, qui enveloppe ce que font les hommes mais aussi ce qui arrivent aux hommes, en dépit de leur volonté. Ce qui reste prégnant à mon esprit,  c’est la Révolution Haïtienne et son impact mondial. Un exemple : l’abolition du système esclavagiste. Les Haïtiens, en 1804, ont donné corps à l’espérance d’une société sans hiérarchie raciale. Je ne peux pas ne pas continuer à voir les Haïtiens comme un peuple historique,  debout,  face aux autres peuples du monde, en dépit de tous les épisodes plutôt désespérants de leur  histoire et  plus singulièrement poignants au regard leur actualité politique.

Un jeune poète et ami haïtien Eliphen Jean parlant de son pays a écrit : « Quand on parle d’accord diplomatique entre Haïti et d’autres pays, j’entends surtout des accords complomatiques ». A votre avis, toute l’histoire d’Haïti ne serait que complot ?:

Je salue la  justesse du néologisme. Mais, la connotation conspirationniste du terme ne correspond pas à ma lecture des accords diplomatiques. Ainsi, pour ma part, je parlerai de jeu de dupes, et pour me faire mieux comprendre, de marché de dupes. Le dupé, celui qui est abusé, c’est bien entendu et invariablement le plus faible. Nous sommes dans un monde où tout se vend ou s’achète, y compris les vertus, intellectuelles morales, spirituelles, les biens symboliques …. L’efficacité diplomatique est évaluée en fonction de sa valeur marchande (on parle même sans gêne de diplomatie économique). On a beau baptiser une initiative d’historique, derrière, comme son ombre portée,  suit le profit qu’on peut en tirer.

Je comprends l’exaspération qui a inspiré cette trouvaille, mais c’est la chose la mieux partagée dans les pays du Sud, dans les pays qui subissent la mondialisation. Les accords de Paris sur le climat est une autre déclinaison de cette complomatique. D’un mot, reconnaissons les rapports de pouvoir  et la déloyauté dans la rhétorique diplomatique. Inscrivons ce  néologisme, dans la longue tradition de résistance aux négriers esclavagistes ; il est la métaphore de ce qu’on n’acceptera jamais de revivre, sous n’importe quelle forme, quoi qu’il arrive ; parce que les peuples ne sont pas dupes! En tout état de cause, les Etats n’ont d’initiatives qu’à proportion de leur taille et de leur poids à l’échelle internationale.

Certes, il y a les complots, les dictateurs, mais il y a  aussi eu le tremblement de terre du 12 janvier 2010. Il y a désormais un avant le tremblement et un après le tremblement. On a le sentiment que même la nature aussi s’y est mise.

Ce partage entre « un avant le tremblement et un après le tremblement » me semble imprudent. La césure n’est pas absolue loin s’en faut. Il faut rendre à l’avenir son incertitude! Je crois qu’on a imprudemment baptisé la Première Guerre mondiale, la Grande Guerre. Comment qualifier alors, en comparaison, la Seconde Guerre mondiale? La nature a beau s’y mettre comme vous le suggérez,  force est de reconnaître qu’il n’y a pas d’histoire de la nature. Ce sont les hommes qui ont et qui font l’histoire. C’est ce qu’il faut retenir de la sémantique du terme «  d’historicité » : il n’y a d’histoire qu’humaine, que pour une conscience temporelle, tiraillée entre le passé et l’avenir. Il y a un  paradoxe de l’histoire. Les hommes font bien l’histoire ; mais ils  ne sont pas moins déterminés par l’histoire qu’ils font (Cf. C. Marx). En revenant à votre question, je vais élargir le champ de l’histoire en me tournant vers un référent incontournable pour le coup : Marx.  L’histoire a-t-il régulièrement affirmé,   est déterminée par l’activité matérielle des hommes, par les contradictions sociales, politiques (la lutte des classes) et aussi par les aléas naturels où elle s’inscrit. Haïti n’est pas, si j’ose dire, spécialement dans le collimateur de la Nature et ses furies. Evoquons  par exemple le phénomène « El Niño » et son cortège funeste de catastrophes climatiques qui affectent les écosystèmes marins et terrestres. Son impact est mondial : les moussons dans les pays d’Asie du Sud-est, les cyclones violents en Californie, le triste tableau du ciel indonésien, ou du Nordeste brésilien, la liste est ouverte.  Nous ne sommes pas maîtres et possesseurs de la nature ; Par les  séismes, couplés ou non avec des tsunamis, la nature le rappelle souvent au souvenir des Japonais.  Nous avons une forte propension à  l’oublier dans nos accès de griseries scientistes et technologiques. En substance, je vais vous faire une réponse d‘inspiration existentialiste (Sartre),  à l’opposé de toute logique victimaire ou fataliste: l’important, ce ne sont pas les contrariétés que nous oppose la nature, mais notre ingéniosité et nos prises d’initiative pour les rendre compatibles avec la vie sur terre. Faute de quoi, l’aventure humaine sur terre n’aurait plus de sens. Une vision déterministe ou fataliste de la nature ruinerait tout espoir de garder ou de prendre des initiatives historiques, de continuer à croire et à vouloir un avenir meilleur.

Les Haïtiens, vous l’avez aussi rappelé dans votre article, sont des descendants d’africains (Ibos Yoroubas, Fons, Bambaras Wolofs, Mandingues,…). Je rappelle que nous sommes ici à Libreville en terre africaine, que vous êtes de nationalité togolaise et moi de nationalité béninoise. Alors, Haïti et l’Afrique ? Je t’aime, moi non plus ?

Ce que je retiens en tant qu’Africain, Quand il s’agit d’Haïti, ce n’est pas la nostalgie qui bercerait les diasporas noires vis-à-vis de l’Afrique la mère-patrie. L’Afrique après laquelle soupire Carl Brouard, en 1958, c’est l’Afrique  «  des baobabs » » ; c’est Tombouctou, Abomey, Gao, l’empire Manding . En écho, J.  Roumain dit qu’il porte en lui l’Afrique « comme un fétiche au centre du village » (Bois d’Ebène). Je suis pour ma part interpellé par l’expérience de la terreur coextensive à  la déportation et qui  se partage entre nostalgie et affects négatifs, ressentiments, sentiments d’abandon. Importe peu le besoin de se remémorer une généalogie commune, une ascendance commune. Haïti m’a toujours inspiré  une légitime fierté. Haïti,  c’est une saisissante séquence d’une leçon d’histoire mondiale : des Noirs, esclaves, ont appris « aux races exploitantes la passion de la liberté » ( J.-F. Brière, Black Soul) ; l’étonnant, c’est de comprendre,  comment Blancs et Noirs, peuvent se retrouver en lice, pour la conquête des mêmes droits de l’homme ;  pourquoi, les héritiers de Toussaint Louverture, même en exil, n’ont pas renoncé d’«écrire dans toutes les langues,/ aux pages claires de tous les ciels/la déclaration de tes droits méconnus/depuis plus de cinq siècles/en Guinée,/au Maroc,/au Congo,/partout enfin où vos mains noires/ont laissé aux murs de la Civilisation/des empreintes d’amour, de grâce et de lumière… » (ibid). Ce sont des vers haïtiens. C’est tout simplement merveilleux.

L’expérience traumatisante de la déportation et de l’esclavage s’est cristallisée de façon emblématique dans le vaudou, mais aussi dans les domaines de la création (l’art la littérature). Le vodou a largement  inspiré la peinture naïve haïtienne, mondialement reconnue. La spiritualité haïtienne, à travers les rites vodou nous offre un bel exemple de syncrétisme religieux,  irréductible à sa souche béninoise. Le mouvement indigéniste haïtien exalte à partir de 1927 une Afrique mythique, c’est-à-dire précoloniale, aujourd’hui en agonie prolongée, celle avec laquelle  le discours ethnologique a fait ses choux gras ; le malentendu a persisté, jusqu’aux années des indépendances africaines. Il faut bien intégrer que le destin d’Haïti se joue aujourd’hui singulièrement dans les caraïbes, et symboliquement avec l’Afrique.

L’élection en 2010 de l’ex président Martely a suscité en Haïti comme partout ailleurs un grand vent d’espoir. Mais hélas, l’aventure s’est terminée en queue de poisson. C’est le serpent qui se mord la queue ?

En effet, en écrivant « des Soulouqueries[i] aux Tontons Macoutes[ii], c’est l’expérience singulière de l’intermittence du malheur qui semble définir le régime d’historicité d’Haïti », j’avais en vue Ouroboros, le nom grec du serpent qui se mord la queue.

A propos de l’ex président Martely, je dirai qu’une hirondelle ne fait pas le printemps ; non plus que les soubresauts politiques du moment, les tribulations d’un mandat présidentiel ne sont pas rédhibitoires. L’échec ou non de Martely ne scelle pas l’avenir d’Haïti. « La démocratie ne consiste pas à s’unir mais à savoir se diviser. L’unanimité, le plein accord, est un mauvais signe. » Alfred Sauvy – La Tragédie du pouvoir (1978). Un peu de la même veine ; « Toute démocratie est un désordre raisonnable » Dominique Shnapper (membre du Conseil Constitutionnel de 2001 à 2010). Ces deux citations, mis en regard, illustrent la dynamique propre des   démocraties contemporaines. Elles sont, au dire de l’essayiste français Pascal Bruckner plus source de mélancolie que de bonheur.

Pour faire court, je dirai que l’actualité politique haïtienne ne peut se passer de l’éclairage du passé. On peut dire que le solde net positif de la Révolution haïtienne est  l’abolition de l’esclavage. Mais, cette révolution n’a pas pour autant réussi à instaurer une société post-raciale. Pour une bonne part, cela est imputable au communautarisme colonial blanc. Comme l’écrit Françoise Vergès, « Les Blancs ne se mélangeaient pas ». Toussaint Louverture est l’emblème politique des Noirs, exclusivement. Les sang-mêlés ont aussi leur emblème, c’est Rigaud, grand rival de Toussaint Louverture. Cette double mémoire antagonique de l’esclavage et de cette expérience singulière de l’affranchissement est encore vivante, et irrigue l’imaginaire social, politique, artistique du peuple haïtien ; ce qui explique l’indocilité, la turbulence endémique des Haïtiens. On ne peut occulter les enjeux de la mémoire quand on analyse les inégalités économiques et sociales qui gangrènent la République d’Haïti. Les relations délicates par exemple d’Haïti avec la République dominicaine révèlent des traces résiduelles d’un lourd passé, configuré par le système esclavagiste, les projets coloniaux et impériaux, la proclamation de la première République noire du monde ; manifestement, entre toutes ces strates du passé haïtien, la greffe n’a pas pris.  Idem pour les relations difficiles d’Haïti avec la France, les Etats-Unis que nous avons évoquées sous le prisme de la complomatie.

Faut-il pour autant désespérer d’Haïti ?

Vu sous un angle, on peut désespérer d’Haïti. Des signes récurrents et implacables du Destin sont irrécusables. Sous un autre angle, c’est tout simplement pas juste. Haïti, c’est aussi Toussaint Louverture. C‘est aussi pour les peuples encore aujourd’hui dominés, je pense aux Africains,  une leçon d’histoire : la réappropriation  de soi, de  sa dignité humaine est une tâche, un combat infini. L’enchevêtrement des mémoires des malheurs du Noir est inextricable ; l’une remonte à un épisode biblique : la malédiction de Cham. D’où le dilemme : mémoire ou oubli ? Les deux termes de l’alternative n’offrent aucune identité apaisée, confiante.

C’est un fait que l’histoire est tragique. Elle ne justifie pas pour autant le quiétisme, et ne doit nullement se lire comme la chronique d’une défaite annoncée. Il faut faire jouer, jusqu’au bout, si tant qu’on puisse parler d’un bout, la dialectique de l’histoire, c’est-à-dire, l’antagonisme de la « force des choses » et la volonté humaine d’en triompher. Dans les pires moments de son existence, un peuple peut se répandre en complaintes. Mais, le chant du cygne, c’est pour les cygnes, pas pour les peuples !

Irez-vous jusqu’à penser comme  Thélyson Orélien, poète et auteur haïtien qui, dans son dernier livre : « Le temps qui reste » publié aux Editions des Marges en 2015, estime que dans le temps qui reste à Haïti, il y a de la place pour l’humanité et pour l’amour.

Le titre du livre de Thélyson Orélien, sans une idée précise du contenu,  suggère l’idée d’un compte à rebours avec la nécessité d’un bon usage du peu de temps qui reste, même si dans la réalité, il reste une éternité. L’humanité commence pour les Grecs avec la philia, « l’amour-amitié », le lien social. Aristote définit l’homme comme un être vivant, doté du logos, raison-langage, et ayant vocation à vivre parmi ses semblables.  Le pari du livre de Thélyson Orélien, l’humanité et l’amour,  que je n’ai pas lu, l’inscrit dans un registre politique au sens étymologique du terme. Je remarques aussi qu’il est en résonance avec  les vers de Black Soul de J.F. Brière que j’ai déjà cités : «   écrire dans toutes les langues, / aux pages claires de tous les ciels/la déclaration de tes droits méconnus/depuis plus de cinq siècles/en Guinée,/au Maroc,/au Congo,/partout enfin où vos mains noires/ont laissé aux murs de la Civilisation/des empreintes d’amour, de grâce et de lumière… »

Quelles conjectures sur l’avenir pour les élites politiques haïtiennes, mais aussi pour le peuple haïtien tout entier afin de lever le défi d’un nouveau régime d’historicité pour Haïti ?

Certes, Haïti a déjà relevé un défi, un ce premier jour du premier mois de l’An 1804, en proclamant la République. Il incarna ainsi une nouvelle figure de la liberté, c’est-à-dire la  définition d’une humanité élargie, non restreintes aux limites géographiques et culturelles de l’Occident, et non indexée sur la notion de race. Comme le dit Césaire, il a enseigné au monde, un humanisme à la mesure du monde. De 1804 à 2016, beaucoup d’eau a coulé sous le pont, avec des fortunes diverses. C’est l’actualité politique d’Haïti qui justifie la pertinence d’une interrogation sur la nécessité d’un nouveau régime d’historicité pour Haïti. De façon abrupte, je veux dire qu’il est urgent, pour la classe politique et le peuple haïtien de  porter la promesse d’une autre expression d’un destin commun. Sinon, 1804 rétrospectivement s’inscrira comme une victoire à la Pyrrhus. Le défi haïtien, c’est son isolement géographique et culturel. Diagnostic d’un esprit affûte, S. Huntington : «  Les élites d’Haïti étaient traditionnellement liées à la France, mais la langue créole, la religion vaudou ainsi que ses origines dans les révoltes d’esclaves et son  histoire agitée font de cette île un pays isolé…. En Amérique latine, disait le président du Panama, Haïti n’est pas reconnu comme un pays d’Amérique latine. Les Haïtiens parlent une langue différente. Ils ont des racines ethniques  différentes, une culture différente. Ils sont en tout point différents » Haïti est tout aussi isolé des pays noirs anglophones des Caraïbes…Haïti, « voisin dont personne ne veut », est véritablement un pays seul [iii]». Je pense que les Haïtiens, en 2016, ne doivent pas être dans la nostalgie des temps glorieux d’un passé héroïque. Regardez l’exemple de la France. Elle s’est assignée à demeure, en Europe, dans son interminable rêve d’Empire. Elle continue à se voir grande, dans le déni de sa situation économique actuelle. 9e rang selon le FMI. Il n’y a donc pas une rente de situation liée au statut de peuple du temps[iv]. L’imaginaire social des peuples du temps est orienté vers le passé. Celui des peuples de l’espace, comme l’Amérique, se tourne vers l’avenir, vers ce qu’il y a à conquérir (Nouvelles frontières de l’Amérique sous la présidence de Kennedy). L’enjeu d’un nouveau régime d’historicité, c’est de réussir à dialectiser  l’imaginaire social pour qu’il se déploie en fonction des trois dimensions du temps : passé-présent-avenir et en rapport avec l’espace (Chronotope selon Bakhtine).

Les Haïtiens ont à être à la fois des peuples du temps et de l’espace, pour rompre, comme le dit plus clairement S. Huntington, son double isolement : culturel et géographique.

Une fois encore, merci Monsieur Victor Gnassounou pour cette  contribution  remarquable à la compréhension d’Haïti. Votre mot de la fin.

Je pense, fort à propos, au titre du livre  autobiographique du philosophe Louis Althusser, abstraction faite de son contenu : L’avenir dure longtemps, Paris, édition Stock, 2007. Ceci nous autorise à croire qu’il y a du temps pour les haïtiens pour  réinventer une citoyenneté conviviale, aux ancrages multiples, ouvertes à toutes les mémoires, à toutes les histoires,  à toutes les intrigues qui se sont nouées sur cette terre des montagnes.

Note

I Soulouque ( Faustin) . Homme politique haïtien ( 1782 -1867 ) Elu président en 1847, auto-proclamé empereur en 1849 sous  le nom de Faustin 1er . L’expression désigne la corruption et la  terreur qui ont marqué son règne
II Les Tontons Macoutes, milice créée par le didacteur François Duvalier qui prend le pouvoir en 1957 ;  cette milice fut dissoute en 1986 après la chute de son fils Jean-Claude Duvalier.
[iii] S. Huntington, Le Choc des civilisations, Paris, O. Jacob, 2000, p. 195.
[iv] C’est Armand Hoog, dans sa chronique du Figaro en date du 4 mai 1977 qui fait cette distinction entre les peuples du temps et les peuples de l’espace. Il écrit : «  La France politique déjeune et dîne de son histoire ancienne. Elle s’y cramponne ».

Il était une fois, Boni Yayi, président du Bénin

Boni Yayi

Le 06 avril 2016, au terme de ses deux mandats constitutionnels, le président Thomas Boni Yayi laissera la place à son successeur élu, Patrice Talon.  L’heure est désormais au bilan de son action à la tête du Bénin. L’occasion de revisiter les temps forts de ses deux mandats pour mettre en exergue ce que l’histoire retiendra de ce président à mille et une facettes.

Avril 2006, Boni Yayi, béninois de la diaspora et  candidat indépendant accède à la magistrature suprême au Bénin. Économiste de formation, banquier de développement de profession,  directeur de la Banque Ouest Africaine de Développement (BOAD) avec résidence à Lomé au Togo, technocrate émérite, il a su finement manœuvrer depuis la capitale togolaise pour se porter candidat à la présidentielle de 2006 au Bénin et rafler la mise démocratique au nez et à la barbe des leaders politiques traditionnels béninois. Il sera réélu pour un second mandat en 2011 à l’issue du premier tour d’un scrutin calamiteux dont le souvenir n’est pas près de s’effacer de la mémoire collective des béninois .

Il faut dire qu’en 2006, le projet de société de Boni Yayi et surtout son slogan de campagne : « ça va changer, ça doit changer », ont beaucoup séduit les béninois qui ont massivement voté pour lui sans vraiment connaitre l’homme. C’est donc tout au long de ses deux mandats que les béninois ont appris à connaitre et à apprécier l’homme. Un brin idéaliste, volontairement pragmatique et hyperactif, manifestement crooner et populiste, l’homme est souvent trahi par une conception dualiste et manichéenne du pouvoir  qui a relativisé son action et fragilisé l’unité nationale. Au fil des ans, les uns l’ont adulé jusque dans ses travers, ses faiblesses. D’autres l’ont abhorré jusque dans ses exploits, ses prouesses. Autant dire que l’homme à plusieurs facettes  intimement liées et souvent contrastées.

Boni Yayi, l’idéaliste

Avec son slogan de campagne : « ça va changer, ca doit changer », Boni Yayi a fait rêver plus d’un béninois. Dès son accession au pouvoir, en 2006, il avait donné le ton. « Mon ambition est de faire du Bénin un pays de services ». Pour ce faire le plan d’actions projetées par le président promettait monts et merveilles. Il s’est engagé à faire passer le taux de croissance du pays, estimé alors à 6%, à un  taux de croissance économique à deux chiffres et faire accéder le Bénin au rang des pays émergents. Le port de Cotonou, poumon économique du pays, sera modernisé et mis au diapason du port de Singapour. La vallée du fleuve Ouémé est déclarée la deuxième plus grande vallée au monde après celle du Nil et sa mise en valeur programmée générera des dizaines de milliers d’emplois. Une lutte sans merci sera livrée contre la corruption et les gains engrangés seront redistribués pour réduire la pauvreté et assurer la prospérité partagée.

Dix ans après, le taux de croissance économique n’a jamais dépassé les 6%, le port de Cotonou a été légèrement modernisé, la vallée de l’Ouémé attend toujours les investissements promis, la corruption ne s’est jamais mieux portée dans le pays et la pauvreté s’est amplifiée.

 Boni Yayi, le bâtisseur

Au bout de ces dix ans, tous les observateurs sont unanimes pour dire qu’il y a eu un développement remarquable des infrastructures. Le volet routier est le secteur dans lequel le président Boni Yayi a été le plus actif. Pendant ses deux mandats, son action a permis d’étendre le réseau routier national de 1 000 km, contre seulement 1 820 km en quarante-cinq ans pour ses prédécesseurs selon Gustave Sonon, le ministre des Travaux publics et des Transports. Il faut ajouter aux infrastructures routières, quelques unités de transformations agro industrielles.

 Il y a également eu plusieurs avancées sociales sous Boni Yayi notamment la gratuité de la césarienne, de l’école primaire publique pour tous, de l’enseignement secondaire seulement pour les filles, une augmentation sensible des rémunérations salariales et le RAMU, régime d’assurance maladie universel.

Toutefois si les infrastructures routières se sont considérablement améliorées, la question énergétique reste problématique. Les béninois  dénoncent les délestages trop fréquents dans le pays. Le Bénin reste dépendant de ses voisins nigérians, togolais et ghanéen. Tous les investissements entrepris pour une autonomie énergétique se sont soldés par des fiascos.

Boni Yayi le crooner

Dans les annales politiques du Bénin, Boni Yayi est le seul président dont le discours a le plus prêté au vocabulaire religieux et surtout sentimental. Non seulement le bon  Dieu est invoqué à presque tous ses discours, mais à l’adresse des femmes béninoises, son discours est très fleuri. « Vous êtes toutes belles ! Je vous aime ! Je vous adore ! »  « Vous êtes une force politique, c’est à vous de vous battre. A la prochaine législature, c’est à vous d’imposer la parité ». Ce sont là quelques phrases qui comme une ritournelle, ont ponctué toutes les adresses de Boni Yayi à la nation. Cette stratégie a permis à Boni Yayi de gagner plusieurs batailles politiques sans que la cause des femmes n’ait pas évolué.

Boni Yayi, « l’homme jamais au courant »

De tous les présidents élus de l’ère démocratique au Bénin, le président Yayi Boni est objectivement celui dont l’élection a suscité le plus d’espoir dans le pays (75% des suffrages exprimés au second tour de l’élection présidentielle de 2006), mais aussi celui dont les deux mandats auront connu les scandales politico-financières les plus stupéfiants. Au total près d’une dizaine de scandales ont ponctué les dix ans de Boni Yayi à la tête du Bénin. Mais, scandale après scandale, il y a une constante qui revient chaque fois et qui au delà de la stupéfaction interpellent.

Chronologiquement, la première affaire d’envergure qui a défrayé la chronique sous l’ère Boni Yayi est l’affaire dite de la Cen-Sad, Une série de dysfonctionnements  et de malversations dans la passation de marchés et dans la qualité des travaux réalisés au Bénin pour accueillir le dixième Sommet de la Communauté des Etats Sahélo Sahariens (CEN-SAD), tenue à Cotonou les 17 et 18 juin 2008. Le rapport de l’Inspection Générale d’Etat (IGE) a mis tout le tort sur le dos de l’ancien ministre de l’Économie et des Finances, Soulé Mana Lawani. Ce dernier clame que les surfacturations constatées ont été planifiées par le président en collaboration avec son ministre de  l’équipement, François Noudegbessi.

Interpellé sur ce scandale qui défraie la chronique, au cours une interview accordée à la télévision nationale en collaboration avec Golfe TV, à l’occasion de la fête de l’indépendance du 1er août 2009,  avec une sérénité  déconcertante le chef de l’Etat a simplement répondu : « Je ne suis pas au courant ». Dès lors entre la parole du ministre et celle du président, le peuple ne sait plus qui croire. Dans ce cas seul un tribunal pouvait permettre de clarifier, mais aucun tribunal n’a été saisi et le dossier est toujours pendante.

La deuxième affaire qui a défrayé la chronique est l’affaire ICC Services,  une affaire d’escroquerie et de détournement d’épargne organisée par ICC Services, une société de placement d’argent. Une affaire Madoff à la béninoise selon certains commentateurs. Selon un rapport de la banque mondiale, environ 150 milliards de franc CFA sont soutirés de l’épargne des populations par une bande des personnes dont la grande  proximité avec les pouvoirs publics a largement contribué à abuser les épargnants.

Interpellé pour la première fois par la chaîne panafricaine, Africa 24,  sur cette escroquerie à la Madoff  qui défraie la chronique au Bénin, la réaction de Boni Yayi en a surpris plus d’un: «Affaire ICC, je n’étais pas informé. Dès lors qu’on m’a mis au courant de cette affaire, j’ai mis tout le monde en prison ». Le dossier est toujours en instance.

La troisième affaire d’envergure qui a défrayé la chronique est l’affaire liée au Programme de vérification des importations de nouvelle génération (Pvi-ng). C’est une importante réforme introduite dans les activités portuaires et douanières par le gouvernement en 2010. Elle est mise en œuvre par le groupe Bénin Control Sa de l’homme d’affaire béninois, Patrice Talon, adjudicateur de l’appel d’offre international.  Mais un an après le début de la mise en œuvre du PVI, le mercredi 02 mai 2012, le gouvernement a décidé en conseil des ministres de «suspendre provisoirement le contrat de travail» qui lie l’Etat à la société Bénin Control dans le cadre de vérification des importations de nouvelle génération (Pvi-ng).

La première explication est venue du Ministre de l’Economie Maritime Valentin Djenontin. Le président a t-il expliqué n’a pas lu le contrat avant de le signer. Face au tollé général provoqué par cette sortie médiatique ratée, le chef de l’Etat lui-même est sorti pour clarifier les propos de son ministre : « Lorsque le secrétaire général de la présidence m’a apporté le contrat, je lui ai demandé si peux signer?  Il a répondu oui. Je peux signer ? Il a redit oui.  j’ai ajouté si je signe et que quelque chose arrive demain, tu es un homme mort ». Le secrétaire général de la présidence se porte comme un charme, il a même été promu et  l’affaire continue de mousser l’actualité nationale et internationale du pays par ses multiples ramifications.

Et ainsi, affaire après affaire, le scénario est toujours le même. La main sur le cœur, le président professe qu’il n’était pas au courant. Comme on peut le constater, l’argument : “je n’étais au courant, je n’étais pas informé“ est  caractéristique de la gouvernance de Boni Yayi. Mais comment comprendre que des informations connues qui font le buzz dans le pays ne parviennent pas à la connaissance de celui qui reçoit tous les jours sur sa table de travail des rapports sur l’état du pays de la part de la sureté nationale, des services de renseignements et des différents services de communication aussi bien institutionnels qu’officieux ?  Les mémoires de Boni Yayi permettront peut-etre un jour de répondre à cette question.

 

Boni Yayi le dangereux

De toute évidence, le président Boni Yayi supporte très mal la contradiction ou les contrariétés. Toutes les fois qu’il rencontre des résistances  dans la mise en œuvre d’un projet, il a souvent opté pour la méthode forte avec menaces, insultes et attaques contre les personnes opposées au projet avant de se raviser et de se confondre en excuse.

Ainsi après trois années de grâce, la contestation contre la gouvernance de Boni Yayi a commencé par s’organiser en 2009, dès lors, les déclarations du chef de l’Etat ont commencé aussi par se durcir.

Les premiers propos polémiques de Boni Yayi sont rapportés par la député Rosine Vieyra Soglo à l’ouverture de 6ème session extraordinaire de l’Assemblée en 2010.

« Votre président, je vais vous dire ce qu’il a dit sur vous. Chez moi et devant plusieurs témoins. Il a dit : …Les députés, je vais vous cogner. Il a répété ça quatre fois…Il a terminé en disant: Je vais mettre le pays à feu et à sang ». Ces propos, aussi troublants soient-ils, n’ont été à ce jour, ni démentis ni confirmés.

La présidentielle de 2011 et le K-O électoral surprise de Boni Yayi au premier tour du scrutin a amplifié la fronde syndicale et la contestation politique. Dans une émission baptisée : « Boni Yayi à cœur ouvert », diffusée  dans le cadre des festivités de la fête de l’indépendance du 1er  août 2012, les propos du chef de l’Etat destinés à calmer le jeu ont plutôt jeté l’émoi dans le pays : « …J’ai appris qu’ils vont réunir les syndicats, les magistrats et autres pour former un front uni pour me faire partir ? Moi Yayi ? Ils sont trop petits…Ils parlent comme si je n’ai pas mes partisans dans le nord profond. Ils n’ont qu’à réunir leur gens et je leur opposerai les miens du Bénin profond et ils vont s’affronter ». Cette déclaration très clivant lui a valu une condamnation de la Cour Constitutionnelle, pour « méconnaissance de la constitution».

La radicalisation des revendications syndicales en 2013 et la brouille de Boni Yayi avec l’opérateur économique Patrice Talon alors  réfugié à Paris ont engendré une crise de paranoïa chez le chef de l’Etat. Dans un discours, face à la jeunesse lors  d’une cérémonie de présentation de vœux du nouvel an le 27 janvier 2014, Boni Yayi n’est pas allé du dos de la cuillère contre ses pourfendeurs  (syndicalistes et opposants politiques) :  «  Ils vont à Paris … je les suis…je suis au courant de tout…je les ai tous…ils sont dans mes mains… je les attends… je vais bondir et je bondirai sur… ils verront… il peut avoir la guerre… vous les jeunes je vous le jure… le père céleste créateur du ciel et de la terre…vous êtes mon bouclier, je serai avec vous au ciel ou sur la terre…les syndicalistes…le président ne peut plus toucher quelqu’un…il vont utiliser de l’encre rouge pour simuler le sang…pour ternir mon image…l’image de la République… »

Le plus renversant des propos de Boni Yayi sont rapporté par l’opérateur économique Patrice Talon lors d’une interview dans l’émission “Invité Afrique“ de RFI : « Patrice tu sais, tu cours un risque en me résistant. Parce que je suis après tout le président du Bénin. Le président a beau être ton père, ton frère, ou même ton fils, il faut savoir qu’un chef d’Etat peut être dangereux pour toi. Révise ta position. Je suis encore là. »

Nul n’est besoin de revenir sur les nombreuses autres déclarations publiques de Boni Yayi notamment pendant la campagne présidentielle de 2016, pour l’élection de son successeur. Tous les challengers de son dauphin choisi, Lionel Zinsou,  ont été traité de tous les noms d’oiseau. Des propos qui ont choqué au-delà des frontières du Bénin.

Le mot de la fin dans ce registre revient à Boni Yayi lui-même. Faisant ses adieux au corps diplomatique et consulaire accrédité à Cotonou le 1er avril 2016, il a confessé : « Tout ce que vous avez entendu pendant la campagne électorale, mettez ça sous le coup des intrigues politiques. Maintenant c’est fini. »

Le 06 avril 2016, le rideau tombera définitivement sur cette figure emblématique de l’échiquier politique béninois. Il passera le témoin à son ami d’un moment devenu sont ennemi intime. Nul doute qu’on le reverra dans un autre rôle dans la république après le 06 avril 2016, un rôle qu’on espère moins “dangereux“, moins “intriguant“, plus consensuel et plus républicain.