Boni Yayi

Le 06 avril 2016, au terme de ses deux mandats constitutionnels, le président Thomas Boni Yayi laissera la place à son successeur élu, Patrice Talon.  L’heure est désormais au bilan de son action à la tête du Bénin. L’occasion de revisiter les temps forts de ses deux mandats pour mettre en exergue ce que l’histoire retiendra de ce président à mille et une facettes.

Avril 2006, Boni Yayi, béninois de la diaspora et  candidat indépendant accède à la magistrature suprême au Bénin. Économiste de formation, banquier de développement de profession,  directeur de la Banque Ouest Africaine de Développement (BOAD) avec résidence à Lomé au Togo, technocrate émérite, il a su finement manœuvrer depuis la capitale togolaise pour se porter candidat à la présidentielle de 2006 au Bénin et rafler la mise démocratique au nez et à la barbe des leaders politiques traditionnels béninois. Il sera réélu pour un second mandat en 2011 à l’issue du premier tour d’un scrutin calamiteux dont le souvenir n’est pas près de s’effacer de la mémoire collective des béninois .

Il faut dire qu’en 2006, le projet de société de Boni Yayi et surtout son slogan de campagne : « ça va changer, ça doit changer », ont beaucoup séduit les béninois qui ont massivement voté pour lui sans vraiment connaitre l’homme. C’est donc tout au long de ses deux mandats que les béninois ont appris à connaitre et à apprécier l’homme. Un brin idéaliste, volontairement pragmatique et hyperactif, manifestement crooner et populiste, l’homme est souvent trahi par une conception dualiste et manichéenne du pouvoir  qui a relativisé son action et fragilisé l’unité nationale. Au fil des ans, les uns l’ont adulé jusque dans ses travers, ses faiblesses. D’autres l’ont abhorré jusque dans ses exploits, ses prouesses. Autant dire que l’homme à plusieurs facettes  intimement liées et souvent contrastées.

Boni Yayi, l’idéaliste

Avec son slogan de campagne : « ça va changer, ca doit changer », Boni Yayi a fait rêver plus d’un béninois. Dès son accession au pouvoir, en 2006, il avait donné le ton. « Mon ambition est de faire du Bénin un pays de services ». Pour ce faire le plan d’actions projetées par le président promettait monts et merveilles. Il s’est engagé à faire passer le taux de croissance du pays, estimé alors à 6%, à un  taux de croissance économique à deux chiffres et faire accéder le Bénin au rang des pays émergents. Le port de Cotonou, poumon économique du pays, sera modernisé et mis au diapason du port de Singapour. La vallée du fleuve Ouémé est déclarée la deuxième plus grande vallée au monde après celle du Nil et sa mise en valeur programmée générera des dizaines de milliers d’emplois. Une lutte sans merci sera livrée contre la corruption et les gains engrangés seront redistribués pour réduire la pauvreté et assurer la prospérité partagée.

Dix ans après, le taux de croissance économique n’a jamais dépassé les 6%, le port de Cotonou a été légèrement modernisé, la vallée de l’Ouémé attend toujours les investissements promis, la corruption ne s’est jamais mieux portée dans le pays et la pauvreté s’est amplifiée.

 Boni Yayi, le bâtisseur

Au bout de ces dix ans, tous les observateurs sont unanimes pour dire qu’il y a eu un développement remarquable des infrastructures. Le volet routier est le secteur dans lequel le président Boni Yayi a été le plus actif. Pendant ses deux mandats, son action a permis d’étendre le réseau routier national de 1 000 km, contre seulement 1 820 km en quarante-cinq ans pour ses prédécesseurs selon Gustave Sonon, le ministre des Travaux publics et des Transports. Il faut ajouter aux infrastructures routières, quelques unités de transformations agro industrielles.

 Il y a également eu plusieurs avancées sociales sous Boni Yayi notamment la gratuité de la césarienne, de l’école primaire publique pour tous, de l’enseignement secondaire seulement pour les filles, une augmentation sensible des rémunérations salariales et le RAMU, régime d’assurance maladie universel.

Toutefois si les infrastructures routières se sont considérablement améliorées, la question énergétique reste problématique. Les béninois  dénoncent les délestages trop fréquents dans le pays. Le Bénin reste dépendant de ses voisins nigérians, togolais et ghanéen. Tous les investissements entrepris pour une autonomie énergétique se sont soldés par des fiascos.

Boni Yayi le crooner

Dans les annales politiques du Bénin, Boni Yayi est le seul président dont le discours a le plus prêté au vocabulaire religieux et surtout sentimental. Non seulement le bon  Dieu est invoqué à presque tous ses discours, mais à l’adresse des femmes béninoises, son discours est très fleuri. « Vous êtes toutes belles ! Je vous aime ! Je vous adore ! »  « Vous êtes une force politique, c’est à vous de vous battre. A la prochaine législature, c’est à vous d’imposer la parité ». Ce sont là quelques phrases qui comme une ritournelle, ont ponctué toutes les adresses de Boni Yayi à la nation. Cette stratégie a permis à Boni Yayi de gagner plusieurs batailles politiques sans que la cause des femmes n’ait pas évolué.

Boni Yayi, « l’homme jamais au courant »

De tous les présidents élus de l’ère démocratique au Bénin, le président Yayi Boni est objectivement celui dont l’élection a suscité le plus d’espoir dans le pays (75% des suffrages exprimés au second tour de l’élection présidentielle de 2006), mais aussi celui dont les deux mandats auront connu les scandales politico-financières les plus stupéfiants. Au total près d’une dizaine de scandales ont ponctué les dix ans de Boni Yayi à la tête du Bénin. Mais, scandale après scandale, il y a une constante qui revient chaque fois et qui au delà de la stupéfaction interpellent.

Chronologiquement, la première affaire d’envergure qui a défrayé la chronique sous l’ère Boni Yayi est l’affaire dite de la Cen-Sad, Une série de dysfonctionnements  et de malversations dans la passation de marchés et dans la qualité des travaux réalisés au Bénin pour accueillir le dixième Sommet de la Communauté des Etats Sahélo Sahariens (CEN-SAD), tenue à Cotonou les 17 et 18 juin 2008. Le rapport de l’Inspection Générale d’Etat (IGE) a mis tout le tort sur le dos de l’ancien ministre de l’Économie et des Finances, Soulé Mana Lawani. Ce dernier clame que les surfacturations constatées ont été planifiées par le président en collaboration avec son ministre de  l’équipement, François Noudegbessi.

Interpellé sur ce scandale qui défraie la chronique, au cours une interview accordée à la télévision nationale en collaboration avec Golfe TV, à l’occasion de la fête de l’indépendance du 1er août 2009,  avec une sérénité  déconcertante le chef de l’Etat a simplement répondu : « Je ne suis pas au courant ». Dès lors entre la parole du ministre et celle du président, le peuple ne sait plus qui croire. Dans ce cas seul un tribunal pouvait permettre de clarifier, mais aucun tribunal n’a été saisi et le dossier est toujours pendante.

La deuxième affaire qui a défrayé la chronique est l’affaire ICC Services,  une affaire d’escroquerie et de détournement d’épargne organisée par ICC Services, une société de placement d’argent. Une affaire Madoff à la béninoise selon certains commentateurs. Selon un rapport de la banque mondiale, environ 150 milliards de franc CFA sont soutirés de l’épargne des populations par une bande des personnes dont la grande  proximité avec les pouvoirs publics a largement contribué à abuser les épargnants.

Interpellé pour la première fois par la chaîne panafricaine, Africa 24,  sur cette escroquerie à la Madoff  qui défraie la chronique au Bénin, la réaction de Boni Yayi en a surpris plus d’un: «Affaire ICC, je n’étais pas informé. Dès lors qu’on m’a mis au courant de cette affaire, j’ai mis tout le monde en prison ». Le dossier est toujours en instance.

La troisième affaire d’envergure qui a défrayé la chronique est l’affaire liée au Programme de vérification des importations de nouvelle génération (Pvi-ng). C’est une importante réforme introduite dans les activités portuaires et douanières par le gouvernement en 2010. Elle est mise en œuvre par le groupe Bénin Control Sa de l’homme d’affaire béninois, Patrice Talon, adjudicateur de l’appel d’offre international.  Mais un an après le début de la mise en œuvre du PVI, le mercredi 02 mai 2012, le gouvernement a décidé en conseil des ministres de «suspendre provisoirement le contrat de travail» qui lie l’Etat à la société Bénin Control dans le cadre de vérification des importations de nouvelle génération (Pvi-ng).

La première explication est venue du Ministre de l’Economie Maritime Valentin Djenontin. Le président a t-il expliqué n’a pas lu le contrat avant de le signer. Face au tollé général provoqué par cette sortie médiatique ratée, le chef de l’Etat lui-même est sorti pour clarifier les propos de son ministre : « Lorsque le secrétaire général de la présidence m’a apporté le contrat, je lui ai demandé si peux signer?  Il a répondu oui. Je peux signer ? Il a redit oui.  j’ai ajouté si je signe et que quelque chose arrive demain, tu es un homme mort ». Le secrétaire général de la présidence se porte comme un charme, il a même été promu et  l’affaire continue de mousser l’actualité nationale et internationale du pays par ses multiples ramifications.

Et ainsi, affaire après affaire, le scénario est toujours le même. La main sur le cœur, le président professe qu’il n’était pas au courant. Comme on peut le constater, l’argument : “je n’étais au courant, je n’étais pas informé“ est  caractéristique de la gouvernance de Boni Yayi. Mais comment comprendre que des informations connues qui font le buzz dans le pays ne parviennent pas à la connaissance de celui qui reçoit tous les jours sur sa table de travail des rapports sur l’état du pays de la part de la sureté nationale, des services de renseignements et des différents services de communication aussi bien institutionnels qu’officieux ?  Les mémoires de Boni Yayi permettront peut-etre un jour de répondre à cette question.

 

Boni Yayi le dangereux

De toute évidence, le président Boni Yayi supporte très mal la contradiction ou les contrariétés. Toutes les fois qu’il rencontre des résistances  dans la mise en œuvre d’un projet, il a souvent opté pour la méthode forte avec menaces, insultes et attaques contre les personnes opposées au projet avant de se raviser et de se confondre en excuse.

Ainsi après trois années de grâce, la contestation contre la gouvernance de Boni Yayi a commencé par s’organiser en 2009, dès lors, les déclarations du chef de l’Etat ont commencé aussi par se durcir.

Les premiers propos polémiques de Boni Yayi sont rapportés par la député Rosine Vieyra Soglo à l’ouverture de 6ème session extraordinaire de l’Assemblée en 2010.

« Votre président, je vais vous dire ce qu’il a dit sur vous. Chez moi et devant plusieurs témoins. Il a dit : …Les députés, je vais vous cogner. Il a répété ça quatre fois…Il a terminé en disant: Je vais mettre le pays à feu et à sang ». Ces propos, aussi troublants soient-ils, n’ont été à ce jour, ni démentis ni confirmés.

La présidentielle de 2011 et le K-O électoral surprise de Boni Yayi au premier tour du scrutin a amplifié la fronde syndicale et la contestation politique. Dans une émission baptisée : « Boni Yayi à cœur ouvert », diffusée  dans le cadre des festivités de la fête de l’indépendance du 1er  août 2012, les propos du chef de l’Etat destinés à calmer le jeu ont plutôt jeté l’émoi dans le pays : « …J’ai appris qu’ils vont réunir les syndicats, les magistrats et autres pour former un front uni pour me faire partir ? Moi Yayi ? Ils sont trop petits…Ils parlent comme si je n’ai pas mes partisans dans le nord profond. Ils n’ont qu’à réunir leur gens et je leur opposerai les miens du Bénin profond et ils vont s’affronter ». Cette déclaration très clivant lui a valu une condamnation de la Cour Constitutionnelle, pour « méconnaissance de la constitution».

La radicalisation des revendications syndicales en 2013 et la brouille de Boni Yayi avec l’opérateur économique Patrice Talon alors  réfugié à Paris ont engendré une crise de paranoïa chez le chef de l’Etat. Dans un discours, face à la jeunesse lors  d’une cérémonie de présentation de vœux du nouvel an le 27 janvier 2014, Boni Yayi n’est pas allé du dos de la cuillère contre ses pourfendeurs  (syndicalistes et opposants politiques) :  «  Ils vont à Paris … je les suis…je suis au courant de tout…je les ai tous…ils sont dans mes mains… je les attends… je vais bondir et je bondirai sur… ils verront… il peut avoir la guerre… vous les jeunes je vous le jure… le père céleste créateur du ciel et de la terre…vous êtes mon bouclier, je serai avec vous au ciel ou sur la terre…les syndicalistes…le président ne peut plus toucher quelqu’un…il vont utiliser de l’encre rouge pour simuler le sang…pour ternir mon image…l’image de la République… »

Le plus renversant des propos de Boni Yayi sont rapporté par l’opérateur économique Patrice Talon lors d’une interview dans l’émission “Invité Afrique“ de RFI : « Patrice tu sais, tu cours un risque en me résistant. Parce que je suis après tout le président du Bénin. Le président a beau être ton père, ton frère, ou même ton fils, il faut savoir qu’un chef d’Etat peut être dangereux pour toi. Révise ta position. Je suis encore là. »

Nul n’est besoin de revenir sur les nombreuses autres déclarations publiques de Boni Yayi notamment pendant la campagne présidentielle de 2016, pour l’élection de son successeur. Tous les challengers de son dauphin choisi, Lionel Zinsou,  ont été traité de tous les noms d’oiseau. Des propos qui ont choqué au-delà des frontières du Bénin.

Le mot de la fin dans ce registre revient à Boni Yayi lui-même. Faisant ses adieux au corps diplomatique et consulaire accrédité à Cotonou le 1er avril 2016, il a confessé : « Tout ce que vous avez entendu pendant la campagne électorale, mettez ça sous le coup des intrigues politiques. Maintenant c’est fini. »

Le 06 avril 2016, le rideau tombera définitivement sur cette figure emblématique de l’échiquier politique béninois. Il passera le témoin à son ami d’un moment devenu sont ennemi intime. Nul doute qu’on le reverra dans un autre rôle dans la république après le 06 avril 2016, un rôle qu’on espère moins “dangereux“, moins “intriguant“, plus consensuel et plus républicain.

One thought on “Il était une fois, Boni Yayi, président du Bénin

  1. Un article édifiant.Évidement il ne peut pas être complet.
    En effet sur le plan du développement,il n’y a que les infrastructures routières.Les réseaux en eau et en électricité ont été amplifiés.Il y a eu aussi des constructions d’écoles.
    Parmi les tares de ce régime,il y a les concours frauduleux….

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