Monsieur Victor Gnassounou

Monsieur Victor Gnassounou

Haïti est en pleine crise  politique depuis la démission du président Michel Martely en février 2016. Le parlement haïtien a rejeté, dimanche 20 mars, le gouvernement du premier ministre Fritz Alphonse Jean, nommé par le président intérimaire de Haïti Jocelerme Privert. Ce dernier doit organiser le 24 avril  le second tour de l’élection présidentielles interrompue et des législatives partielles et remettre le pouvoir le 14 mai à un président élu par le peuple. Dans cet imbroglio politico-économique, quelles solutions à cette crise interminable ?

A la faveur d’une rencontre avec Monsieur Victor Gnassounou, Professeur de philosophie politique à Libreville et surtout auteur d’un article intitulé : « Haïti : Le défi d’un nouveau régime d’historicité », publié chez Présence Africaine dans la revue culturelle du monde noir : «  Haïti et l’Afrique » N° 169, Paris, 2004, pp. 41-56, j’ai  eu l’opportunité de confronter mes interrogations sur Haïti avec la pensée du philosophe.

Dans l’entretien qu’il m’a aimablement accordé et que je publie ici in extenso, Monsieur Victor Gnassounou, fait un décryptage du passé et du présent d’Haiti et à travers la dialectique du passé et du présent, attire l’attention sur l’urgence pour les Haïtiens d’être à la fois des peuples du temps et de l’espace, pour rompre, comme le dit plus clairement S. Huntington, leur double isolement : culturel et géographique

Monsieur Victor Gnassounou, merci pour cet entretien exclusif que vous avez bien voulu m’accorder.

Monsieur Victor Gnassounou, dans votre article : « Haïti : Le défi d’un nouveau régime d’historicité », vous avez, rappelé la pensée d’Aimé Césaire dans le Cahier d’un retour au pays natal: « Haïti » « Terre des montagnes » Ou « La négritude se mit debout pour la première fois et dit qu’elle croyait à son humanité ». Mais depuis ce glorieux événement, Haïti est plus à genou que debout. Quelle appréciation du philosophe sur cette douloureuse trajectoire ?

Par association d’idées, l’évocation de la douloureuse trajectoire d’Haïti m’a fait penser à Hegel.  Lire Hegel, c’est comprendre que l’Histoire ne met en scène que des tragédies ! Il parle de calvaire de l’histoire et ose la métaphore lugubre de  « vallée d’ossements » pour donner une intuition de la réalité historique. Le bonheur est l’apanage des peuples sans histoire. Donc, cette douloureuse trajectoire fournit une indication irrécusable : quelque chose s’est passé en ce lieu, un petit point à l’échelle du globe terrestre, mais quelque chose  digne d’intérêt pour l’Histoire du monde, au-delà de la singularité du destin tragique de ces enfants d’Afrique, déportés, esclavagisés, qui ont farouchement refusé leur condition et leur avenir de parias, d’êtres  « ensauvagés », exclus de la grande famille des humains. L’ironie de l’histoire dans le cas d’espèce, c’est de faire voir, par ses effets grossissants dont seule l’histoire a le secret, la bêtise et l’égarement des maîtres d’œuvre de cette tragédie : esclavagistes, coloniaux, impérialistes de tout poil etc. Enfin, douloureuse trajectoire, parce qu’après quelques batailles engrangées, la lutte continue. L’ennemi est une hydre, un mal qui se reproduit à mesure qu’on l’éradique.

« A genou »/ « debout », ces postures au sens propre du terme, appliquées ou non à Haïti,  doivent être perçues à la fois comme des phases et le moteur interne, la dynamique de l’histoire, qui enveloppe ce que font les hommes mais aussi ce qui arrivent aux hommes, en dépit de leur volonté. Ce qui reste prégnant à mon esprit,  c’est la Révolution Haïtienne et son impact mondial. Un exemple : l’abolition du système esclavagiste. Les Haïtiens, en 1804, ont donné corps à l’espérance d’une société sans hiérarchie raciale. Je ne peux pas ne pas continuer à voir les Haïtiens comme un peuple historique,  debout,  face aux autres peuples du monde, en dépit de tous les épisodes plutôt désespérants de leur  histoire et  plus singulièrement poignants au regard leur actualité politique.

Un jeune poète et ami haïtien Eliphen Jean parlant de son pays a écrit : « Quand on parle d’accord diplomatique entre Haïti et d’autres pays, j’entends surtout des accords complomatiques ». A votre avis, toute l’histoire d’Haïti ne serait que complot ?:

Je salue la  justesse du néologisme. Mais, la connotation conspirationniste du terme ne correspond pas à ma lecture des accords diplomatiques. Ainsi, pour ma part, je parlerai de jeu de dupes, et pour me faire mieux comprendre, de marché de dupes. Le dupé, celui qui est abusé, c’est bien entendu et invariablement le plus faible. Nous sommes dans un monde où tout se vend ou s’achète, y compris les vertus, intellectuelles morales, spirituelles, les biens symboliques …. L’efficacité diplomatique est évaluée en fonction de sa valeur marchande (on parle même sans gêne de diplomatie économique). On a beau baptiser une initiative d’historique, derrière, comme son ombre portée,  suit le profit qu’on peut en tirer.

Je comprends l’exaspération qui a inspiré cette trouvaille, mais c’est la chose la mieux partagée dans les pays du Sud, dans les pays qui subissent la mondialisation. Les accords de Paris sur le climat est une autre déclinaison de cette complomatique. D’un mot, reconnaissons les rapports de pouvoir  et la déloyauté dans la rhétorique diplomatique. Inscrivons ce  néologisme, dans la longue tradition de résistance aux négriers esclavagistes ; il est la métaphore de ce qu’on n’acceptera jamais de revivre, sous n’importe quelle forme, quoi qu’il arrive ; parce que les peuples ne sont pas dupes! En tout état de cause, les Etats n’ont d’initiatives qu’à proportion de leur taille et de leur poids à l’échelle internationale.

Certes, il y a les complots, les dictateurs, mais il y a  aussi eu le tremblement de terre du 12 janvier 2010. Il y a désormais un avant le tremblement et un après le tremblement. On a le sentiment que même la nature aussi s’y est mise.

Ce partage entre « un avant le tremblement et un après le tremblement » me semble imprudent. La césure n’est pas absolue loin s’en faut. Il faut rendre à l’avenir son incertitude! Je crois qu’on a imprudemment baptisé la Première Guerre mondiale, la Grande Guerre. Comment qualifier alors, en comparaison, la Seconde Guerre mondiale? La nature a beau s’y mettre comme vous le suggérez,  force est de reconnaître qu’il n’y a pas d’histoire de la nature. Ce sont les hommes qui ont et qui font l’histoire. C’est ce qu’il faut retenir de la sémantique du terme «  d’historicité » : il n’y a d’histoire qu’humaine, que pour une conscience temporelle, tiraillée entre le passé et l’avenir. Il y a un  paradoxe de l’histoire. Les hommes font bien l’histoire ; mais ils  ne sont pas moins déterminés par l’histoire qu’ils font (Cf. C. Marx). En revenant à votre question, je vais élargir le champ de l’histoire en me tournant vers un référent incontournable pour le coup : Marx.  L’histoire a-t-il régulièrement affirmé,   est déterminée par l’activité matérielle des hommes, par les contradictions sociales, politiques (la lutte des classes) et aussi par les aléas naturels où elle s’inscrit. Haïti n’est pas, si j’ose dire, spécialement dans le collimateur de la Nature et ses furies. Evoquons  par exemple le phénomène « El Niño » et son cortège funeste de catastrophes climatiques qui affectent les écosystèmes marins et terrestres. Son impact est mondial : les moussons dans les pays d’Asie du Sud-est, les cyclones violents en Californie, le triste tableau du ciel indonésien, ou du Nordeste brésilien, la liste est ouverte.  Nous ne sommes pas maîtres et possesseurs de la nature ; Par les  séismes, couplés ou non avec des tsunamis, la nature le rappelle souvent au souvenir des Japonais.  Nous avons une forte propension à  l’oublier dans nos accès de griseries scientistes et technologiques. En substance, je vais vous faire une réponse d‘inspiration existentialiste (Sartre),  à l’opposé de toute logique victimaire ou fataliste: l’important, ce ne sont pas les contrariétés que nous oppose la nature, mais notre ingéniosité et nos prises d’initiative pour les rendre compatibles avec la vie sur terre. Faute de quoi, l’aventure humaine sur terre n’aurait plus de sens. Une vision déterministe ou fataliste de la nature ruinerait tout espoir de garder ou de prendre des initiatives historiques, de continuer à croire et à vouloir un avenir meilleur.

Les Haïtiens, vous l’avez aussi rappelé dans votre article, sont des descendants d’africains (Ibos Yoroubas, Fons, Bambaras Wolofs, Mandingues,…). Je rappelle que nous sommes ici à Libreville en terre africaine, que vous êtes de nationalité togolaise et moi de nationalité béninoise. Alors, Haïti et l’Afrique ? Je t’aime, moi non plus ?

Ce que je retiens en tant qu’Africain, Quand il s’agit d’Haïti, ce n’est pas la nostalgie qui bercerait les diasporas noires vis-à-vis de l’Afrique la mère-patrie. L’Afrique après laquelle soupire Carl Brouard, en 1958, c’est l’Afrique  «  des baobabs » » ; c’est Tombouctou, Abomey, Gao, l’empire Manding . En écho, J.  Roumain dit qu’il porte en lui l’Afrique « comme un fétiche au centre du village » (Bois d’Ebène). Je suis pour ma part interpellé par l’expérience de la terreur coextensive à  la déportation et qui  se partage entre nostalgie et affects négatifs, ressentiments, sentiments d’abandon. Importe peu le besoin de se remémorer une généalogie commune, une ascendance commune. Haïti m’a toujours inspiré  une légitime fierté. Haïti,  c’est une saisissante séquence d’une leçon d’histoire mondiale : des Noirs, esclaves, ont appris « aux races exploitantes la passion de la liberté » ( J.-F. Brière, Black Soul) ; l’étonnant, c’est de comprendre,  comment Blancs et Noirs, peuvent se retrouver en lice, pour la conquête des mêmes droits de l’homme ;  pourquoi, les héritiers de Toussaint Louverture, même en exil, n’ont pas renoncé d’«écrire dans toutes les langues,/ aux pages claires de tous les ciels/la déclaration de tes droits méconnus/depuis plus de cinq siècles/en Guinée,/au Maroc,/au Congo,/partout enfin où vos mains noires/ont laissé aux murs de la Civilisation/des empreintes d’amour, de grâce et de lumière… » (ibid). Ce sont des vers haïtiens. C’est tout simplement merveilleux.

L’expérience traumatisante de la déportation et de l’esclavage s’est cristallisée de façon emblématique dans le vaudou, mais aussi dans les domaines de la création (l’art la littérature). Le vodou a largement  inspiré la peinture naïve haïtienne, mondialement reconnue. La spiritualité haïtienne, à travers les rites vodou nous offre un bel exemple de syncrétisme religieux,  irréductible à sa souche béninoise. Le mouvement indigéniste haïtien exalte à partir de 1927 une Afrique mythique, c’est-à-dire précoloniale, aujourd’hui en agonie prolongée, celle avec laquelle  le discours ethnologique a fait ses choux gras ; le malentendu a persisté, jusqu’aux années des indépendances africaines. Il faut bien intégrer que le destin d’Haïti se joue aujourd’hui singulièrement dans les caraïbes, et symboliquement avec l’Afrique.

L’élection en 2010 de l’ex président Martely a suscité en Haïti comme partout ailleurs un grand vent d’espoir. Mais hélas, l’aventure s’est terminée en queue de poisson. C’est le serpent qui se mord la queue ?

En effet, en écrivant « des Soulouqueries[i] aux Tontons Macoutes[ii], c’est l’expérience singulière de l’intermittence du malheur qui semble définir le régime d’historicité d’Haïti », j’avais en vue Ouroboros, le nom grec du serpent qui se mord la queue.

A propos de l’ex président Martely, je dirai qu’une hirondelle ne fait pas le printemps ; non plus que les soubresauts politiques du moment, les tribulations d’un mandat présidentiel ne sont pas rédhibitoires. L’échec ou non de Martely ne scelle pas l’avenir d’Haïti. « La démocratie ne consiste pas à s’unir mais à savoir se diviser. L’unanimité, le plein accord, est un mauvais signe. » Alfred Sauvy – La Tragédie du pouvoir (1978). Un peu de la même veine ; « Toute démocratie est un désordre raisonnable » Dominique Shnapper (membre du Conseil Constitutionnel de 2001 à 2010). Ces deux citations, mis en regard, illustrent la dynamique propre des   démocraties contemporaines. Elles sont, au dire de l’essayiste français Pascal Bruckner plus source de mélancolie que de bonheur.

Pour faire court, je dirai que l’actualité politique haïtienne ne peut se passer de l’éclairage du passé. On peut dire que le solde net positif de la Révolution haïtienne est  l’abolition de l’esclavage. Mais, cette révolution n’a pas pour autant réussi à instaurer une société post-raciale. Pour une bonne part, cela est imputable au communautarisme colonial blanc. Comme l’écrit Françoise Vergès, « Les Blancs ne se mélangeaient pas ». Toussaint Louverture est l’emblème politique des Noirs, exclusivement. Les sang-mêlés ont aussi leur emblème, c’est Rigaud, grand rival de Toussaint Louverture. Cette double mémoire antagonique de l’esclavage et de cette expérience singulière de l’affranchissement est encore vivante, et irrigue l’imaginaire social, politique, artistique du peuple haïtien ; ce qui explique l’indocilité, la turbulence endémique des Haïtiens. On ne peut occulter les enjeux de la mémoire quand on analyse les inégalités économiques et sociales qui gangrènent la République d’Haïti. Les relations délicates par exemple d’Haïti avec la République dominicaine révèlent des traces résiduelles d’un lourd passé, configuré par le système esclavagiste, les projets coloniaux et impériaux, la proclamation de la première République noire du monde ; manifestement, entre toutes ces strates du passé haïtien, la greffe n’a pas pris.  Idem pour les relations difficiles d’Haïti avec la France, les Etats-Unis que nous avons évoquées sous le prisme de la complomatie.

Faut-il pour autant désespérer d’Haïti ?

Vu sous un angle, on peut désespérer d’Haïti. Des signes récurrents et implacables du Destin sont irrécusables. Sous un autre angle, c’est tout simplement pas juste. Haïti, c’est aussi Toussaint Louverture. C‘est aussi pour les peuples encore aujourd’hui dominés, je pense aux Africains,  une leçon d’histoire : la réappropriation  de soi, de  sa dignité humaine est une tâche, un combat infini. L’enchevêtrement des mémoires des malheurs du Noir est inextricable ; l’une remonte à un épisode biblique : la malédiction de Cham. D’où le dilemme : mémoire ou oubli ? Les deux termes de l’alternative n’offrent aucune identité apaisée, confiante.

C’est un fait que l’histoire est tragique. Elle ne justifie pas pour autant le quiétisme, et ne doit nullement se lire comme la chronique d’une défaite annoncée. Il faut faire jouer, jusqu’au bout, si tant qu’on puisse parler d’un bout, la dialectique de l’histoire, c’est-à-dire, l’antagonisme de la « force des choses » et la volonté humaine d’en triompher. Dans les pires moments de son existence, un peuple peut se répandre en complaintes. Mais, le chant du cygne, c’est pour les cygnes, pas pour les peuples !

Irez-vous jusqu’à penser comme  Thélyson Orélien, poète et auteur haïtien qui, dans son dernier livre : « Le temps qui reste » publié aux Editions des Marges en 2015, estime que dans le temps qui reste à Haïti, il y a de la place pour l’humanité et pour l’amour.

Le titre du livre de Thélyson Orélien, sans une idée précise du contenu,  suggère l’idée d’un compte à rebours avec la nécessité d’un bon usage du peu de temps qui reste, même si dans la réalité, il reste une éternité. L’humanité commence pour les Grecs avec la philia, « l’amour-amitié », le lien social. Aristote définit l’homme comme un être vivant, doté du logos, raison-langage, et ayant vocation à vivre parmi ses semblables.  Le pari du livre de Thélyson Orélien, l’humanité et l’amour,  que je n’ai pas lu, l’inscrit dans un registre politique au sens étymologique du terme. Je remarques aussi qu’il est en résonance avec  les vers de Black Soul de J.F. Brière que j’ai déjà cités : «   écrire dans toutes les langues, / aux pages claires de tous les ciels/la déclaration de tes droits méconnus/depuis plus de cinq siècles/en Guinée,/au Maroc,/au Congo,/partout enfin où vos mains noires/ont laissé aux murs de la Civilisation/des empreintes d’amour, de grâce et de lumière… »

Quelles conjectures sur l’avenir pour les élites politiques haïtiennes, mais aussi pour le peuple haïtien tout entier afin de lever le défi d’un nouveau régime d’historicité pour Haïti ?

Certes, Haïti a déjà relevé un défi, un ce premier jour du premier mois de l’An 1804, en proclamant la République. Il incarna ainsi une nouvelle figure de la liberté, c’est-à-dire la  définition d’une humanité élargie, non restreintes aux limites géographiques et culturelles de l’Occident, et non indexée sur la notion de race. Comme le dit Césaire, il a enseigné au monde, un humanisme à la mesure du monde. De 1804 à 2016, beaucoup d’eau a coulé sous le pont, avec des fortunes diverses. C’est l’actualité politique d’Haïti qui justifie la pertinence d’une interrogation sur la nécessité d’un nouveau régime d’historicité pour Haïti. De façon abrupte, je veux dire qu’il est urgent, pour la classe politique et le peuple haïtien de  porter la promesse d’une autre expression d’un destin commun. Sinon, 1804 rétrospectivement s’inscrira comme une victoire à la Pyrrhus. Le défi haïtien, c’est son isolement géographique et culturel. Diagnostic d’un esprit affûte, S. Huntington : «  Les élites d’Haïti étaient traditionnellement liées à la France, mais la langue créole, la religion vaudou ainsi que ses origines dans les révoltes d’esclaves et son  histoire agitée font de cette île un pays isolé…. En Amérique latine, disait le président du Panama, Haïti n’est pas reconnu comme un pays d’Amérique latine. Les Haïtiens parlent une langue différente. Ils ont des racines ethniques  différentes, une culture différente. Ils sont en tout point différents » Haïti est tout aussi isolé des pays noirs anglophones des Caraïbes…Haïti, « voisin dont personne ne veut », est véritablement un pays seul [iii]». Je pense que les Haïtiens, en 2016, ne doivent pas être dans la nostalgie des temps glorieux d’un passé héroïque. Regardez l’exemple de la France. Elle s’est assignée à demeure, en Europe, dans son interminable rêve d’Empire. Elle continue à se voir grande, dans le déni de sa situation économique actuelle. 9e rang selon le FMI. Il n’y a donc pas une rente de situation liée au statut de peuple du temps[iv]. L’imaginaire social des peuples du temps est orienté vers le passé. Celui des peuples de l’espace, comme l’Amérique, se tourne vers l’avenir, vers ce qu’il y a à conquérir (Nouvelles frontières de l’Amérique sous la présidence de Kennedy). L’enjeu d’un nouveau régime d’historicité, c’est de réussir à dialectiser  l’imaginaire social pour qu’il se déploie en fonction des trois dimensions du temps : passé-présent-avenir et en rapport avec l’espace (Chronotope selon Bakhtine).

Les Haïtiens ont à être à la fois des peuples du temps et de l’espace, pour rompre, comme le dit plus clairement S. Huntington, son double isolement : culturel et géographique.

Une fois encore, merci Monsieur Victor Gnassounou pour cette  contribution  remarquable à la compréhension d’Haïti. Votre mot de la fin.

Je pense, fort à propos, au titre du livre  autobiographique du philosophe Louis Althusser, abstraction faite de son contenu : L’avenir dure longtemps, Paris, édition Stock, 2007. Ceci nous autorise à croire qu’il y a du temps pour les haïtiens pour  réinventer une citoyenneté conviviale, aux ancrages multiples, ouvertes à toutes les mémoires, à toutes les histoires,  à toutes les intrigues qui se sont nouées sur cette terre des montagnes.

Note

I Soulouque ( Faustin) . Homme politique haïtien ( 1782 -1867 ) Elu président en 1847, auto-proclamé empereur en 1849 sous  le nom de Faustin 1er . L’expression désigne la corruption et la  terreur qui ont marqué son règne
II Les Tontons Macoutes, milice créée par le didacteur François Duvalier qui prend le pouvoir en 1957 ;  cette milice fut dissoute en 1986 après la chute de son fils Jean-Claude Duvalier.
[iii] S. Huntington, Le Choc des civilisations, Paris, O. Jacob, 2000, p. 195.
[iv] C’est Armand Hoog, dans sa chronique du Figaro en date du 4 mai 1977 qui fait cette distinction entre les peuples du temps et les peuples de l’espace. Il écrit : «  La France politique déjeune et dîne de son histoire ancienne. Elle s’y cramponne ».

2 thoughts on “Haïti vu d’Afrique : Le défi d’un nouveau régime d’historicité

  1. J’ai trouvé cet article très riche.Cet article a évidemment une touche philosophique.
    Toujours quelques coquilles d’inattention.
    Alors je veux savoir l’orthographe correct d’un mot que vous avez utilisé.C’est »vaudou » ou « vodou »
    Une blague:avec le togolais,vous pouvez mieux parler du Togo que d’Haiti.Merci.

    • Merci mr Félix pour la pertinence de tes observations.
      Disons que les deux orthographes ont cours. Toutefois l’usage est plus au vodoun (vodun )au Bénin et au vaudou dans les Caraïbes. Créole oblige.
      Merci pour la suggestion d’un article sur le Togo. Merci encore pour pour l’intérêt renouvelé.

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