Afrique: A quand le Cfaxit ou exit franc CFA

 

En Afrique francophone, le franc CFA fait polémique. Entre ceux qui prônent la fin de l’arrimage du CFA à l’euro et ceux qui alertent sur les difficultés post CFA, les instances techniques et les décideurs politiques, affichent un silence déconcertant. Avantage ou handicap pour les économies africaines, quel avenir pour le franc CFA ?

 

Créé le 25 décembre 1945, le franc CFA a cours dans au moins 14 pays francophones et lusophones d’Afrique de l’ouest et centrale. La signification du franc CFA a évolué avec le temps, en fonction des contextes politiques. A sa création en 1945, la signification du franc CFA était alors Franc des Colonies Françaises d’Afrique, puis de  1958 aux indépendances, sa dénomination est : franc de la Communauté Française d’Afrique. Aujourd’hui franc CFA signifie franc de la Communauté Financière d’Afrique dans les pays de l’Afrique de l’ouest et  franc de la Coopération Financière d’Afrique centrale en Afrique centrale. Initialement arrimé au franc français, le franc CFA a une parité fixe avec l’euro depuis 1999, ce qui lui confère une forte stabilité (1 € = 655,957 F CFA). Mais depuis quelques temps, plusieurs voix, et non des moindres, s’élèvent sur le continent pour dénoncer cette parité fixe avec l’euro qui serait plus un carcan qu’un avantage. A l’instar du Brexit, ces derniers réclament un Cfaxit pour une gouvernance monétaire souveraine et à leur avis plus avantageuse pour l’économie des pays de la zone franc CFA.

Ce samedi 7 janvier 2017, les panafricains anti-CFA organisent pour la première fois, de manière concomitante dans 12 capitales en Europe, en Afrique et à Haïti, une conférence sur le thème du franc CFA et de la nécessité de l’éradiquer de l’Afrique définitivement. Pour les organisateurs de cette mobilisation, il s’agit d’apporter leur contribution au débat sur cette devise et sur les moyens de sortir de la servitude monétaire. L’occasion pour moi de revisiter les nombreuses paradoxes et  ambiguïtés liées au franc CFA.

Y a-t-il véritablement un problème CFA ?

Incontestablement oui, le franc CFA pose problème à plus d’un titre. Il est censé être une monnaie africaine,  mais il n’est pas contrôlé par les instances monétaires africaines. Loin de là. Ceci engendre une série de distorsions conséquentes.

Le franc CFA est la devise officielle de huit États d’Afrique de l’Ouest : le Bénin, le Burkina Faso, la Côte d’Ivoire, la Guinée-Bissau, le Mali, le Niger, le Sénégal et le Togo  formant l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA), dont l’institut d’émission est la Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO), et  de six États d’Afrique centrale  le Cameroun, la République centrafricaine, la République du Congo, le Gabon, la Guinée équatoriale et le Tchad, formant la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale (CEMAC), dont l’institut d’émission est la Banque des États de l’Afrique centrale (BEAC). Il a une parité fixe à l’euro ce qui lui confère une grande stabilité.

Toutefois, les deux banques centrales des zones CFA n’assument pas elles-mêmes la parité de leur monnaie avec l’euro, c’est le Trésor français, c’est-à-dire le budget de l’État (et non pas la Banque de France), qui en a la charge.  En contrepartie de cette convertibilité, les pays de la zone franc ont l’obligation de centraliser et de déposer 50 % de leurs réserves de change auprès du Trésor public français sur un compte d’opérations ouvert au nom de chacune des banques centrales. Du coup, aucune décision de la CEMAC, de l’UEMOA et de leurs banques centrales ne peuvent être prises sans l’accord de la Banque de France.

Ainsi, les pays de la zone franc ont une monnaie physiquement fabriquée en France et les réserves de change de leur banques centrales sont déposées auprès du Trésor public français ce qui pose la question de la souveraineté de ces pays  africains sur leur monnaie et que dénonce plusieurs économistes africains. Par ailleurs la garantie de convertibilité assurée par le trésor français implique que la valeur externe du CFA est ainsi déléguée à une entité extérieure, le Trésor français, qui bénéficie de ces devises pour son propre financement. De la découle la grosse critique de Frein au développement des pays africains formulée par les pourfendeurs de l’arrimage du CFA  à l’euro.

Ce modèle de fonctionnement est d’autant plus ambiguë qu’il est une exception dans toute l’Afrique. Autrement dit tous les autre pays ont leur propre devise, leur propre banque centrale, gèrent eux même leur réserve de change et ils s’en sortent avec plus de bonheur que de malheur.

Arrimage CFA- Euro, attelage d’une carrosse locomotive

La monnaie est un instrument d’échange économique, c’est l’ensemble des moyens de paiement que les individus et les Etats utilisent pour acheter des bien et services à d’autres individus ou à d’autres Etats. Moyen d’échange, mais aussi et surtout unité comptable utilisé pour établir les prix des bien et de comptabiliser les crédits et les dettes, la monnaie est le nerf de la guerre de la croissance économique et du développement. Pour jouer pleinement son rôle, la monnaie doit assurer à l’économie, les crédits nécessaires à son développement, un objectif que l’arrimage du franc CFA à l’euro ne facilite pas.

Dans un ouvrage paru en octobre 2016 aux éditions La Dispute, “ Sortir l’Afrique de la servitude monétaire. À qui profite le franc CFA ?“, un collectif d’économistes mené par le Togolais Kako Nubukpo, le Sénégalais Demba Moussa Dembélé et le Camerounais Martial Ze Belinga au nom de revendications souverainistes, qualifient le franc CFA de relique coloniale et remettent en question son régime de change fixe.

Pour Kako Nubukpo, économiste de renom, ancien chef de service au siège de la BCEAO à Dakar entre 2000 et 2003, ancien ministre togolais de la prospective et opposant actif au franc CFA, le ratio crédit à l’économie sur PIB dans les pays de la zone franc est de 23 % quand il est de plus de 100 % dans la zone euro. Ceci fait qu’il est quasiment impossible aux pays de la zone CFA de rattraper les économies émergentes si le franc CFA reste arrimé à l’euro.

«Le franc CFA, accroché à l’Euro par une parité fixe, est une monnaie qui donne l’impression d’être riche» explique l’ancien ministre du Plan du Togo Kako Nubukpo. «Cela fait baisser le coût des importations mais plutôt que produire par vous-même, vous avez alors tendance à importer ce que les autres produisent», précise l’économiste togolais. Toujours selon lui, « les économies de l’UEMOA souffrent d’un problème de compétitivité-prix à l’export, du fait de l’arrimage du franc CFA à l’euro, monnaie forte s’il en est. Or, une monnaie forte agit comme une taxe sur les exportations et une subvention sur les importations, rendant difficile l’obtention de l’équilibre de la balance commerciale ».

En effet, le franc CFA est une monnaie qui faciliter l’extraction de surplus économique de l’Afrique vers l’étranger sans risque de change, or sans le CFA, l’importation en Afrique des marchandises seraient hors de prix, ce qui n’est pas le cas actuellement.  Ainsi le franc CFA facilite l’exportation des capitaux et freine l’exportation des marchandise
Vu sous cet angle, l’arrimage du franc CFA à l’euro est comparable à un carrosse attelé à une locomotive. C’est une liaison dangereuse qui engendre des ajustements très difficiles à soutenir pour les économies africaines.  Pour Kako Nubukpo,  » Aujourd’hui, le franc CFA via son rattachement à l’euro est beaucoup plus déterminé par les événements au sein de la zone euro que par la conjoncture au sein de la zone franc, c’est une hérésie !“

Quel avenir pour le CFA

La grande erreur à ne pas commettre est de jeter le bébé avec l’eau du bain. De toute évidence, tout n’est pas mauvais dans le système franc CFA tel qu’il existe à l’heure actuelle. Il présente quelques atouts non négligeables.

Le franc CFA fonctionnant comme un pot commun de devises, la zone permet un équilibre global des réserves monétaires. Toutefois, bien que portant  le même nom de franc CFA et ayant (actuellement) la même parité avec l’euro le franc CFA de la BCEAO (XOF) et le franc CFA de la BEAC (XAF) ne sont ni interchangeables ni convertibles entre elles. L’UEMOA et la CEMAC ne forment donc pas une zone monétaire commune mais deux zones juxtaposées. Mais du fait de la mise en commun des réserves de change au niveau de ces deux zones, il est possible d’envisager un protocole d’unification des deux francs CFA pour créer une zone monétaire unique forte et solidaire. Chaque zone peut tout aussi s’individualiser et s’émanciper du giron du trésor français

Enfin l‘hypothèse la plus  plausible  est celle de voir le CFA de la zone UEMOA s’arrimer au projet de monnaie unique de la CEDEAO sous le leadership du Nigeria. Lors de la 49eme session ordinaire tenue à Dakar le 4 juin 2016, le projet est renouvelé et le président Maky Sall a suggéré la mise en place d’un institut monétaire et d’un banque centrale communautaire. Un mécanisme similaire devra être trouvé pour la zone CEMAC.

Vivement que la campagne de mobilisation contre le CFA en cours contraigne les dirigeants africains  à ouvrir le débat sur la gestion monétaire et la pertinence du CFA pour le développement en Afrique.