BÉNIN : Crise à la Renaissance du Bénin : Pour l’amour de Léhady!

Le congrès des réformistes du parti la Renaissance du Bénin a vécu. L’aile des réformistes du parti La Renaissance du Bénin a gagné le pari d’organiser son congrès le weekend passé à Abomey. Étaient présents à ce congrès presque toutes les sections et tous les ténors du parti hormis les Soglo.  Le congrès a prononcé l’exclusion définitive de Léhady Soglo du parti après son éviction de la tête du parti intervenue un mois plus tôt et s’est donné un nouveau président en la personne d’Abraham Zinzindohoué, ancien garde des sceaux du Bénin.

Règlement de compte pour les uns, crise de leadership pour les autres, la question est pendante devant les tribunaux et la décision du juge est attendue ce jour mardi 27 juin 2017.

Au delà de l’aspect judiciaire, cette crise soulève la pertinence du système partisan béninois. Que des désaccords voire des différends apparaissent dans la gestion d’un parti, il n’y a rien de plus normal. Mais lorsque la gestion de la crise à l’interne passe par le mépris et le dénigrement des uns par la fondatrice et le président d’honneur du parti, on en vient au spectacle que donne actuellement, le parti la Renaissance du Bénin.

La crise a éclaté au grand jour  avec la destitution par le bureau politique du parti de son président Léhady Soglo, par ailleurs fils de la fondatrice du parti, Mme Rosine Viéyra Soglo et du président d’honneur du parti Nicéphore Dieudonné Soglo

Seulement voila, dans cette crise, la fondatrice et le président d’honneur ont pris fait et cause pour leur fils. Ils ont crié haro sur le baudet,  balayé du revers  de la main toutes les critiques formulées contre leur rejeton et voué aux gémonies les « soi-disant réformistes ».  Cette réaction paternelle du couple Soglo était plus ou moins attendue par tous les observateurs de la vie politique béninoise. Ce n’est, en effet, un secret pour personne que chez les Soglo, le père et la mère aiment Léhady Soglo passionnément. Pour l’amour de Léhady, ils sont capables du meilleur et du pire.

Où s’arrête l’amour filial, où commence le sens du bien commun et de l’intérêt général ? C’était la grosse interrogation que pose cette crise.  Autant dire que sa gestion est une grosse frustration. Peut-on aimer son fils au point de ne plus voir dans quel sens coule le fleuve ? Pour l’ancien députe Épiphane Quenum, « on ne peut pas être entrain de protéger son enfant jusqu’à perdre son honneur. La Renaissance du bénin est un patrimoine national… »

Quoi qu’il en soit, le juge donnera son verdict d’un instant à la’autre. Dans le meilleur des cas Léhady Soglo et sa famille  garderont le nom et le logo du parti, mais qu’importe une telle victoire, si toutes les forces vives du parti sont du  côté des réformistes.  Comme quoi, un bon arrangement vaut toujours mieux qu’un bon procès.

 

Le Fâ et le Lègba, les deux piliers du vodoun


Le panthéon vodoun offre une galaxie de près de trois cents esprits divinisés hiérarchisées dont les esprits majeurs sont en langue fon du Bénin et yorouba du Nigéria, respectivement: Xêvioso (chango), Sakpata  (chakpana),  Gou  (Ogoun),  Dan (Oshumare),  Fâ (Ifa) et Lègba (Elegbara ou Eshu), auxquels s’ajoutent des centaines de divinités secondaires. Toutefois, un lien très particulier semble lier le Fâ et le Lègba. Cette relation a suscité beaucoup d’interrogations de la part des chercheurs des siècles passés, notamment pendant la période coloniale. Quelle est la nature de la relation entre le Fâ et le Lègba et quelle peut être son importance dans l’espace religieux vodoun ?

 

 Le vodoun en question

Personne n’a jamais vu Dieu, Personne ne verra jamais Dieu.

Mais tout le monde, à un moment ou un autre de sa vie, est frappé par le sentiment du sacré et du plus haut que soi.

Tout le monde est amené, à un certain moment, à voir au cœur des vicissitudes de la vie, des signes de la transcendance divine qui va au delà de tout.

Dieu est donc une réalité présente dans le cœur de chaque être, de chaque peuple.

Dans la cosmogonie des peuples de l’aire culturelle Adja-Tado qui constituent la base des populations au sud des États du Golfe du Bénin (Bénin, Togo, Ghana, et le sud du Nigéria…), la transcendance divine a pour nom Mahou, en langue fon du Bénin, qu’on peut traduire par : « l‘inaccessible » ou en langue yorouba, Olorun « Maître des cieux »

Il est source unique de vie et maître absolu du visible et de l’invisible. Il est incréé et créateur de l’univers et de tout ce qui le peuple. Etant inaccessible, il n’intervient pas dans la vie des hommes.  Toutefois, son souffle, ressenti à travers ces œuvres, est incarné  par des esprits qui sont baptisés «Vodoun» en langue «Fon» du Bénin ce qui est  un diminutif de «Yehwe-vodoun» ou encore Orisha en langue yorouba. Les vodoun sont donc des esprits divinisés considérés comme les intermédiaires entre les hommes et Mahou. Leur mission est d’intercéder en permanence pour les hommes auprès de l’unique Dieu Suprême quça

‘est Mahou.

Les vodoun seraient donc, des médiateurs entre Dieu et les hommes. Pour ces derniers, ils obtiennent des faveurs, mais sont également les exécuteurs des vengeances divines. Mahou étant d’essence spirituelle, n’a pas de forme. Il n’est donc jamais représenté, ni en peinture ni associé à des objets, comme le sont les autres vodoun. Ceci explique qu’il n’y a nulle part dans l’aire du vodoun un culte pour Mahou ; on ne fait que le remercier, le glorifier. En revanche, ce sont les vodoun ou  orishas qui sont objets de cultes.

Plus généralement, le vodoun est une pratique religieuse qui consiste au culte d’un Dieu créateur, Mahou, en dessous duquel se trouvent des esprits divinisés appelées vodoun et qui servent d’intercesseurs à l’homme pour atteindre Dieu tout puissant. Ils peuvent entrer en communication et même collaborer avec les humains. Cependant, dans le concert des vodoun, certains ont tissé des relations très étroites l’un avec l’autre. Le plus manifeste, est la relation de Fâ, le vodoun de la destinée et de Lègba, le messager et vodoun de la croisée des chemins. La nature de cette relation a suscité beaucoup d’interrogations par le passé. 

Le père Paul Falcon dans « religion du vodun » Etude dahoméenne (Nouvelle Série) n 18-19, juillet-octobre 1970 écrivait : « le nom de Lègba est des plus souvent associés à celui de Fa. La relation étroite qui unit ces deux divinités est rappelée par un mythe qui insiste en même temps sur le caractère rusé et le fameux appétit de Lègba….  Voici bien longtemps, les dieux avaient faim. Comme Fâ se plaignait, Lègba lui conseilla, on pourrait dire en termes triviaux, de trouver un métier rentable. Il fit un marché avec lui, en échange d’un renseignement qui permettrait à Fâ de se faire nourrir éternellement par les hommes, il obtint les prémices de chaque sacrifice ou offrande que ceux-ci lui offriraient. Ayant compris que les hommes sont consubstantiellement des êtres pétris d’angoisses, et que ce fait pouvait être mis à profit, Lègba préconisa à Fâ de leur révéler leur destinée contre de la nourriture. Fâ suivit ces conseils, et s’en porta bien. Depuis, à chaque demande humaine concernant sa destinée, son avenir, par la divination, Lègba obtient les prémices du sacrifice destiné à Fâ». Voila selon lui pourquoi Lègba est toujours invoqué par les hommes, en premier lieu, lors de chaque sacrifice, avant tous les autres vodoun.

Je pense, pour ma part, que la liaison entre le Fâ et le Lègba dépasse largement le niveau du mythe et plongerait ses racines dans le dogme du vodoun. Notons tout d’abord que le Fâ ou Ifa en yorouba et le Lègba ou Elègbara en yorouba sont deux vodoun originaires d’Ilé Ifê au Nigéria. Ils constituent le point commun de la religion vodoun du Bénin et des orisha du Nigéria. Mais au delà de cette identité d’origine, il y a surtout la convergence que l’on peut noter au niveau de leur fonction respective et  la mystique intuitive qui se dégage de leur union.

 

La Fâ ou le vodoun de la destinée et de la sagesse

Dans la religion vodoun, le Fâ occupe une place exceptionnelle. Tout commence en effet par le Fâ et tout finit par le Fâ. Dans un article passé, j’avais déjà mentionné les deux dimensions du Fâ, il est à la fois divinité, mais aussi connaissance et science. Le message du Fâ ou oracle est d’essence divine, voire prophétique. C’est un art divinatoire  qui se réalise à l’aide d’un chapelet divinatoire à deux branches identiques et 16 combinaisons possibles par branche. Ces 16 combinaisons sont les figures de base ou figures-mères de l’oracle Fâ. L’assemblage des deux branches donne une  combinaison 16 x 16, soit 256 combinaisons ou signes (ou encore arcanes) du Fâ appelés en langue fon du bénin « Dou » du Fâ ou « odu » en yorouba et se décomposant comme suit : 16 signes- mères ou figures double qu’on appelle “Dou-mêdji” ou “Dougan”. Ils sont également les représentants des maisons géomanciques et 240 signes secondaires appelés “Vikando” ou “Douvi “. Ces 256 signes du Fâ  représentent les 256 possibilités de vies humaines selon le Fâ.

Ainsi le Fâ parle toujours en paraboles en tant que système de divination et son langage est symbolique et se traduit par des traits simples ou doubles (selon que les quatre demi-noix de chaque branche du chapelet retombent ouvertes ou fermées). L’ensemble des traits des deux branches du chapelet forment la représentation figurative de chaque « Dou » qui porte un nom construit à partir des deux figures-mères qui la composent.

Les 16 signes-mères du Fâ

 

Par ailleurs chaque Dou du Fâ contient 16 vers qui expriment de façon lyrique et poétique une histoire sacrée des peuples yoruba ou adja, ce qui fait au total un corpus conséquent de plus de 4096 vers qui racontent une histoire mythologique, un conte, une chanson, un proverbe, une devinette sur lesquels le devin va se baser pour interpréter l’oracle du Fâ et transmettre la réponse du Fâ à la question qui a motivé la séance. Un bon devin est supposé en avoir mémorisé le plus possible.

Le Fâ est utilisé de façon ponctuelle dans les moments critiques de la vie  mais aussi de façon générale pour connaitre le signe sous lequel est placé une vie: c’est la prise de Fâ. 

En comparaison avec les grandes religions révélées, le gros déficit du vodoun par rapport à ces religions, est l’absence de livre saint à l’instar de la bible ou du coran. Mais ce déficit est en partie comblé par le Fâ qui est non seulement un art, mais il est surtout un livre ouvert sur la vie. Les 256 dou ou arcanes qui le composent et le corpus de plus de 4096 vers qu’il recèle englobent et incarnent la totalité des archétypes universels et offrent largement matière pour un livre sacré. Certes, ce livre reste, actuellement, informel, mais il n’en demeure pas moins un livre potentiel, un « livre-oral » qui gagnerait à être transcrit, édité et vulgarisé.

Les prêtes du Fâ, les Bokonon ou Babalawo chez les yoroubas  qui ont fait une longue formation et maîtrisent cette masse de données, sont  les « bibliothèques vivantes » par excellence dont parle Hamadou Hampaté Ba dans son œuvre. Ce sont de grands érudits qui  savent écouter et aider les humains à régler leurs problèmes de spiritualité, de santé, d’emploi, de couple, de promotion, de travail,  de paix, de bonheur et d’amour.

 

 Le Lègba ou le messager et vodoun de l’imprévisible

De toutes les  divinités du panthéon vodou, manifestement, Lègba est la figure du Vodoun la plus familière, mais aussi la plus singulière. Dans un article précédent consacré à Lègba, j’avais relevé qu’il est la synthèse de multiples caractéristiques et fonctions plus ou moins contradictoires qui font de lui un vodoun singulier du panthéon vodoun. Traditionnellement Lègba est représenté par une bute de terre aux formes plus ou moins humaines avec souvent un phallus démesuré. Les représentations de lègba trainent partout. On l’aperçoit aux seuils des habitations, des lieux publiques et à tous les coins de rues dans les vieilles citées et les villages.

Ainsi que ses caractéristiques, les fonctions de Lègba sont multiples. Lègba est le gardien des  propriétés,   Il est un rempart contre les ennemis réels et mystiques de la famille, de la cité ou de la communauté. Par extension Agbo-Lègba désigne  le Dieu des frontières, du chemin ou  de la croisée des chemins. Il protège des aléas de la route ; il est le vodoun de l’imprévisible.

Cependant, Lègba est en tout premier lieu, un messager entre les hommes et les vodoun.  Messager privilégié, car le seul à les comprendre tous. On ne peut commencer libation et sacrifice à un grand nombre de vodoun sans en offrir les prémices à Lègba afin d’obtenir son concours comme médiateur ou intercesseur.

 

Le Fâ et le Lègba: la destinée et l’imprévisible au service de l’homme

De tout ce qui précède, il apparaît que par le Fâ, l’homme peut  connaitre son destin par rapport à sa vie ou à une préoccupation particulière. La consultation se déroule chez les prêtres du Fâ qui sont les seuls habiletés à interpréter le signe ou Dou apparu à partir des vers que contient ce signe et des questions subsidiaires qu’il pose au consultant. Généralement, l’interprétation est globalement favorable ou globalement défavorable par rapport à la préoccupation du consultant que le prêtre du Fâ n’est pas censé savoir. Mais dans un cas comme dans l’autre, une prescription est donnée et intègre un volet comportemental et un volet offrande ou sacrifice de poulet ou cabri à faire prioritairement à Lègba, pour une réponse favorable à la préoccupation. A ce propos, une sagesse populaire en pays yorouba proclame :

Adoura mi o gbémi

(Ma prière me sauvera)

Bi kadara o gbémi

(Même si le destin me condamne)                          

Cette sagesse sous entend que même si l’oracle du Fâ est défavorable, cela est préoccupant certes, mais pas fatal. La prière, les offrandes, les libations et sacrifices aux vodoun peuvent permettre de l’atténuer, voire l’inverser.

Ainsi, dans le cadre de la religion vodoun, quelque soit la préoccupation qui est la votre, tout commence par la consultation du Fâ et les recommandations de l’oracle du Fâ, passent le plus souvent par l’invocation et les offrandes à Lègba, puis au vodoun qui s’exprime à travers le signe apparu. Lègba représente donc l’autel par défaut où sont déposées les offrandes et où l’on implore Dieu. Le  Fâ et le Lègba ont donc pour vocation d’aider les hommes dans leur conduite terrestre afin de les amener au terme de leur existence à devenir de purs esprits dans le royaume d’Orun (le ciel).

Vu sous cet angle, le caractère « capricieux supposé » de Lègba peut s’analyser comme un appel ou un encouragement de l’homme à redoubler d’efforts dans l’invocation et l’imploration afin de rendre possible l’oracle s’il est favorable ou l’atténuer s’il est défavorable. Ceci évoque l’effort personnel qu’il doit accomplir pour transformer sa vie. Les implorations de Lègba confèrent donc au sujet une posture de dévotion qui nous plonge au cœur de la spiritualité, de la religion. L’oracle et la prière forment ainsi un couple de performance aux mains de chaque être pour faire prospérer le plan de Dieu pour lui.

Il y a donc une convergence et une synergie étroite entre les fonctions assumées par le Fâ et le Lègba. Le vodoun de la destinée et le vodoun de l’imprévisible, unis pour optimiser la vie de l’être humain et le conduire dans la demeure céleste, ainsi peut se résumer la mystique intuitive qui se dégage de l’union entre le Fâ et le Lègba. A mon sens, le Fâ et le Lègba forment le couple cardinal, porteur du dogme et de la spiritualité de la religion vodoun. Ils constituent donc les deux piliers qui sous-tendent la religion vodoun.

Comparé à un système informatique, le fâ apparaît comme le système d’exploitation du vodoun. Tel un système d’exploitation, il  est  le premier programme exécuté lors de la mise en marche du système  et dirige le fonctionnement de tout les autres vodoun qui apparaissent comme des logiciels applicatifs. Le Lègba quant à lui est, dans l’ordre de préséance, le premier logiciel applicatif exécuté. Ils forment ensemble les deux vodoun auxiliaires du panthéon qui aident à l’expression de tous les autres vodoun.

 

De la nécessaire modernisation du vodoun

Bien sûr, cette théorie sur la portée dogmatique et mystique du couple Fâ et Lègba peut paraître très idéaliste au regard de tous ceux qui ont des appréhensions ou même des préventions contre le vodoun, moi-même y compris. Mais dès lors qu’on fait l’effort de séparer les dérives, les abus et autres exactions observés dans la pratique du vodoun et qui sont du fait de l’humain de la dynamique du rituel en soi, on peut voir la chose autrement.

Toutefois, ce qui reste prégnant est que le vodoun continue de faire peur, Il est souvent assimilé au mal à cause de ses rituels occultes, ses dérives non assumées et à son manque de modernisme. Ceci pose nécessairement la question de sa modernisation.

Cette modernisation s’impose d’autant plus que la forme plus ou moins policée que présentent actuellement les religions révélées n’a pas existé de tout temps. Elle s’est établie peu à peu avec la modernité. De plus, les sacrifices par le sang pratiqués jadis chez les chrétiens ont été symboliquement commués en sacrifices par le vin et le pain. Chaque jour, de nouvelles reformes sont initiées pour moderniser et améliorer les pratiques.

De même, le vodoun en tant que religion endogène, peut et doit se moderniser. Il appartient aux dignitaires vodoun de booster cette modernisation. Les principaux défis passeront par:

  1. l’édition d’un livre sacré harmonisé et accessible à tous,
  2. des rituels codifiés plus ou moins transparents, 
  3. le passage du sacrifice par le sang et la viande des animaux aux oblations avec des objets symboliques.

De telles reformes  inscriront le vodoun dans une perspective moderne, enlèveront un grand nombre de préjugés négatifs qui reposent sur lui et donneront un regain de vitalité à cet espace religieux endogène.

 

In fine, une convergence forte se dégage entre les fonctions assumées par le Fâ et le Lègba dans l’espace vodoun. Le Fâ y est incontournable et le Lègba, indispensable.  A mon sens, le Fâ et le Lègba forment le couple cardinal, porteur du dogme et de la spiritualité de la religion vodoun dont ils constituent les deux piliers.