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Au Bénin, la peur du bó ou ogoun : les versets sataniques du vodoun ? Deuxième partie

Panier plein d'eau: science ou magie?

Crédit image : http://marabouttodome.blogspot.com/2016/04/faire-briller-son-etoile-par-le-bain-de.html

Au Bénin, le bô ou ogoun, pratiques occultes plus ou moins malfaisants, fait peur et fascine à la fois. La première partie de cet article a été consacrée à la relation ambiguë entre le bó et le vodoun. Dans cette deuxième partie, il est question de  la pertinence scientifique du bó.  Le bó ou ogoun, est-il un objet de sciences ou de croyance ?

 

Le bó entre mythe et réalité

Au Bénin et en Afrique, le bô ou ogoun est une pratiques sociale assez populaire. Pourtant, une question taraude toujours tous les esprits modernes: le bó ou ogoun est-il un mythe ou une réalité. Les avis sont très partagés, il faut le dire. Pour ses adeptes, le bó est une force du domaine surnaturel et non physique, capable du meilleur et du pire. Ils y croient fermement et le considèrent comme un vecteur de sécurité et d’épanouissement personnel ou collectif. Aussi, conjointement aux prières et dévotions à l’éternel Dieu de leur cœur, ils font aussi appel au bó. Certains fanatiques y voient même une force d’appoint  à la puissance  divine. “Douter de Dieu, c’est y croire“ a dit Blaise Pascal. Cependant, il y a ceux qui n’y voient qu’une pratique primitive basée sur la mystification et l’escroquerie. 

Quoi qu’il en soit, le bó existe de tout temps et même si son efficacité peut  être sujet à caution, son existence, quant à elle, ne fait aucun doute. Tantôt porte bonheur, tantôt porte malheur, il n’est donc, en soi, ni mauvais ni bon. C’est l’intention de ses usagers qui détermine son orientation positive ou négative. Ce n’est pas la faute du couteau si quelqu’un opte de le prendre pour poignarder son prochain. Le couteau n’en est pour rien, le crime est rendu possible par l’exploitation de ses caractéristiques intrinsèques. Par identification du couteau avec le bó, le bien comme le mal venant du bó sont liés aux caractéristiques intrinsèques ambivalentes du bó. Quelles sont donc les caractéristiques propres sur lesquelles se fonde l’action réelle ou supposée du bó? L’objectif, ici, est de chercher à appréhender la nature de la force réelle  du bó à partir de ses caractéristiques. Force réelle ou pure mystification, le bó ou ogoun, est-il un objet de sciences ou de croyance ?

Quelques prouesses du domaine du bó ou ogoun

De tous temps, les opinions publiques béninoises et africaines prêtent au bó, aux botô et aux vodounon,  des pouvoirs  qui sont de véritables prouesses scientifiques. Cependant, ces dits pouvoirs sont difficilement conceptualisables et ne peuvent donc être considérés comme des connaissances scientifiques d’un point de vue moderne. Pour preuve, voici trois exemples parmi la multitude de faits avérés ou allégués du domaine du bó que chacun pourra apprécier à sa manière.

Exemple 1

Le 03-04-2018, sur la chaine béninoise, Golf TV Africa, un spiritualiste bien connu, visiblement très éclairé sur la question de la sorcellerie, a déclaré que la vitesse de déplacement des sorciers, Azétô,  dans l’espace est telle que 45 secondes suffisent pour atteindre une cible à Paris et une minute 30 secondes pour atteindre New-York. Question : comment y parviennent-ils ? Hypothèse : ils ont une recette pour se déplacer à une vitesse supérieure à celle du son; Ou bien, ils sont capables de rendre les distances plus courtes par une nouvelle théorie de relativité. Sans expérimentation, difficile à dire pour un non initié. Avis : si de tels déplacements sont possibles,  peuvent-ils servir à faire de la messagerie postale ou du renseignement par exemple au profit des Etats et armées africaines ? Belle façon de positiver diront plus d’un !

Exemple 2 

Une capacité très largement reconnue aux botô et médium béninois est celle de  provoquer des pluies ou des décharges électriques localement ciblées ou de les retenir. Question : comment y parviennent-ils ? Avis : Plusieurs études ont été réalisées sur la question, sans la clarifier. Mais en postulant que ces dites capacités sont réelles, peuvent-elles contribuer à lutter contre les sécheresses qui dévastent des régions entières sur le continent ?  Le doute est permis.

Exemple 3

Au Bénin, l’arme mystique ou « tchakatou »  est une réalité souvent évoquée et terriblement redoutée car elle fait entrer mystérieusement dans le corps de la victime, des tessons de verres, des clous rouillés  et autres objets dangereux. Question : comment ces objets macroscopiques ont pu pénétrer dans le corps de la victime à son insu? Remarque : si l’agression est mystique, la délivrance elle, est faite devant témoins. Les tradithérapeutes procèdent sans inciser à l’extraction de tous les corps étrangers qui souillent l’organisme. Selon plusieurs témoins crédibles ayant assisté à ces opérations chirurgicales, c’est un moment impressionnant et émouvant. Avis : en postulant que ces dites capacités sont avérées et possèdent une base scientifique, ces traditérapeutes qui parviennent à opérer sans inciser et extraire des corps étrangers à un organisme, avaient-ils  déjà la solution du laser avant la lettre ? Trop beau pour être vrai, dirons plus d’uns.

Et que dire de ces nombreux tradithérapeutes ou botô qui seraient capables  de se rendre invisible et accomplir une tâche vérifiable, de disparaître d’un véhicule en cours d’accident et de réapparaître indemne quelques mètres plus loin, de se transformer en animal, de récolter de l’eau dans un panier, etc.

Dans quels registres des sciences modernes peut-on ranger toutes ces prouesses supposées? Quelle est la part du vrai, quelle est la part du faux dans toutes ces assertions ? Et pourquoi ne sont-elles pas librement  accessibles à tous? Difficile à dire. En réalité, on trouve, en effet, autant de témoignages qui attestent ces dites capacités que ceux qui les relativisent.

 

Le bó, objet de sciences ou de croyance

Il faut admettre que beaucoup de savoir-faire avérés relevant  du domaine du bó ne donnent aucune idée ni de leur principe ni de leur mode d’action. Sciences ou magie, l’observateur indépendant reste  partagé face aux capacités présumées du bó ou ogoun. La question se pose donc de savoir si le bó ou ogoun est un objet de science ou de croyance ?

Pour mémoire, rappelons que le bó est constitué de deux parties ; une partie matérielle et une partie immatérielle qui est l’incantation. Dans la tradition du bó, le bogbé ou l’incantation magique  est une association de mots qui possède un sens. Il a pour but d’invoquer une entité spirituelle, un pouvoir transcendant (vodoun ou autre) pour  accomplir l’intention bénéfique ou maléfique visée. Les divinités souvent évoquée sont: Lègba, Ogou, Hebioso, Sakpata etc.  Ainsi, pour les adeptes du bó, le bogbé ou l’incantation magique a un fonctionnement mystérieux, inaccessible à la raison humaine.  Son pouvoir est lié au pouvoir intrinsèque des mots ésotériques qui le compose et dont les vibrations qu’il déclenche lors de sa prononciation à voix haute est en lien avec des entités spirituelles occultes, vodoun ou non. De ce point de vue, le bogbé a une valeur dogmatique ou hypnotique basée sur la foi du botô. Ainsi pour ses adeptes et sympathisants, le bó relève du domaine de la croyance.

Mais à contrario, pour les chercheurs modernes attachés aux valeurs des sciences expérimentales, le bogbé ne correspond qu’à ce qu’en psychologie on  appelle une « affirmation positive » : c’est-à-dire une formule orale, qui une fois prononcée, est enregistrée par notre subconscient qui se  reprogramme  et le transforme petit à petit en réalité

Vu sous cet angle, le bogbé ou incantation magique  n’aurait qu’une valeur de pouvoir d’auto-suggestion ou d’effet placebo et que chaque être possède naturellement. L’essentiel du pouvoir du bó ou ogoun résiderait alors dans sa composante matérielle. En conséquence, pour les afro-positivistes, le bó ou ogoun serait plutôt un  objet de science et non de croyance. Mais aussitôt les afro-négativistes soulèvent des réserves de principes contre la conception  scientifiques du bó.  Ils font observer que le bó n’est ni  reproductible ni expérimental et donc qu’il n’est pas rationnel. Des arguments, somme toute, valables, il faut le reconnaître.

En effet, dans son acception moderne, la science interroge le monde réel à l’aide d’expériences. Le seul critère qui l’oriente est la recherche de la vérité comme adéquation au réel, une vérité capable de résister à l’expérimentation. Pour la science donc, l’unique préoccupation, c’est la vérité, c’est-à-dire les faits et non les valeurs. La vérité scientifique doit s’imposer à tout moment par son évidence ou par sa cohérence. Elle exige donc, pour être crédible, que les faits soient reproductibles et puissent se vérifier expérimentalement. Autrement, le fait relève de l’alchimie, de la métaphysique ou de croyance religieuse. Et justement, le bó ou ogoun, comme la majorité des savoirs endogènes en Afrique, pèchent par le déficit d’expérimentation. Faute de conceptualisation, ils sont difficilement reproductibles et donc pas compatibles avec les sciences modernes.

Et pourtant, c’est la science !

Pourtant, malgré la conception de croyance des adeptes du bó et les réserves de principe des afro-négativistes, les arguments en faveur d’une conception scientifique du bó l’emportent largement. La persistance et la dissémination du bó ou ogoun dans les sociétés actuelles est, en soi, une preuve de sa reproductibilité dans le temps et dans l’espace. Par ailleurs, le bó comme on le sait, est formé d’une partie matérielle et d’une partie immatérielle. La grande inconnue de l’équation qui mérite réflexion est  la nature ambiguë du composant immatériel, le bogbé ou l’incantation.

De mon point de vue, si le bogbé ou l’incantation magique se suffisait à lui tout seul pour produire l’effet escompté, alors, sans ambages, on conclurait à l’action d’entités spirituelles. Ceci nous plongerait d’office dans le champ de croyance et de religion. Or ce n’est pas le cas. Par contre, la partie matérielle du bó est composée de plantes et de minéraux qui possèdent chacun des vertus merveilleuses. Une combinaison des ces deux matières peut, à elle seule, produire des résultats prodigieux en chimie comme en physique.

Ainsi, en faisant abstraction de sa composante immatérielle, la composante matérielle du bó, à elle toute seule, peut produire un résultat plus ou moins merveilleux. L’action de l’incantation, la composante immatérielle, peut alors s’analyser comme un « catalyseur physique »  de nature vibratoire ou ondulatoire.  Tout comme les catalyseurs chimiques, l’incantation accompagne ou accélère la réaction de formation du bó sans entrer dans les produits de la réaction.

Cette interprétation nouvelle que je formule comme hypothèse a le mérite de placer le bó de plain pied dans le champ scientifique. L’essentiel du pouvoir du bó ou ogoun résiderait alors dans sa composante matérielle.  Cette hypothèse donne surtout une vision nouvelle sur la théorie dogmatique de l’incantation. La référence à l’intervention des esprits ou des vodoun apparaîtrait comme  une compréhension erronée d’un phénomène intelligible de nature vibratoire non identifiée. Les esprits en question étant des entités invisibles, ils sont, a priori, de nature vibratoire. Ceci explique donc cela. On peut également y voir une raison de l’amalgame entre incantations et vodoun.  Dans tous les cas, elle offre un point de convergence entre vision dogmatique et d’affirmation positive de l’incantation. Il ne restera plus qu’à clarifier le mode d’action des vibrations de l’incantation pour donner au bó ces lettres de noblesse scientifique. L’objectif terminal est de pouvoir établir, d’une manière ou d’une autre, la responsabilité humaine. Dans un tel contexte, nous somme donc face à une nouvelle forme de rationalité qu’il convient de clarifier. Cette clarification apportera une meilleur compréhension du bó ou ogoun et son exploitation plus féconde et plus bénéfique à  l’humanité.

Naturellement une telle vision sera peu appréciée des botô car c’est le bogbé, l’incantation qui fait du bó, une science occulte.  Mais que l’on attribue une valeur dogmatique, d’auto-suggestion ou de catalyseur à l’incantation, son utilisation reste universelle et intemporelle. De toute évidence, les botô maîtrisent parfaitement des  recettes pour capter les différentes formes de vibrations et d’énergies qui existent dans l’univers.  Mieux, ils parviennent à contrôler ces dernières pour agir positivement ou négativement sur les êtres et sur les choses. Ce qui est moins sûr, c’est la conceptualisation et le degré d’universalité de ces recettes. A mon avis,  le déficit de l’écriture explique en partie l’opacité qui entourent ces pratiques jusqu’à nos jours.

Quoi qu’on dise, le continent regorge de phénomènes inaccessibles à la rationalité occidentale à l’état actuel des choses. On observe plusieurs phénomènes  pas reproductibles à loisir et pourtant qu’on ne saurait balayer du revers de la main. Il y a une réalité, je dirais une rationalité nouvelle  qui ne manque pas d’intérêt dans les nombreux concepts scientifiques de l’Afrique ancestrale et qui gagnerait en crédibilité si elle parvenait à être clarifiée. 

Toutefois, trop de concepts non clarifiés sont véhiculés sur le continent. Ils sont exploités par certains pour faire peur à leur semblables ou pour faire  du business.  Le difficile est que  ceci se passe dans l’indifférence  totale aussi bien des adeptes du bó, que des pouvoirs publics.  Comment faire pour fixer les africains sur les potentialités réelles des savoir-faire endogènes? A défaut d’études sérieuses ou des symposiums sur le sujet, la question reste partout ouverte. Mais c’est la responsabilité des pouvoir publics de faire du bó, non seulement une valeur culturelle, mais aussi une valeur scientifique au service de l’humanité.

 

Le défi d’un renouveau scientifique

Quel africain ne serait pas fier de voir que des savoirs endogènes africains sont conceptualisés et offrent des applications utilisées par des millions de personnes à travers le monde ? Bien sûr, ceci ne sera possible que si les savoirs endogènes sont rendus compatibles avec les normes modernes. Or actuellement, sur le terrain la situation est loin des standards modernes.

D’un coté, les spécialistes des savoirs endogènes maîtrisent les secrets de fabrication des bó sans pouvoir expliquer rationnellement les concepts qui les sous-tendent. De l’autre, les élites scientifiques du continent ont les capacités nécessaires pour expliquer rationnellement les phénomènes, mais ne maîtrisent pas les secrets de fabrication. Pris isolément, les bótô végètent dans une opacité qu’ils revendiquent magique, tandis que les elites scientifiques excellent dans la répétition savante, mais stérile, de protocoles dépassés. Dans ce contexte, chaque camp possédant ce qui   manque à l’autre, la coopération est donc l’unique voie du salut. Le génie africain, actuellement à l’état de larve, ne se révélera que dans le champ de coopération de ces deux corps d’élites. Les opportunités d’innovations ont une probabilité plus forte dans les champs d’interaction des savoirs endogènes et des méthodologies modernes. Les universités africaines sont donc le lieu, par excellence, de cette coopération.  Ils doivent donc devenir des incubateurs géants où les savoirs endogènes seront fécondés par les méthodologies des sciences expérimentales.

Pour l’heure, aucune théorie n’a tenté de conceptualiser l’ensemble des connaissances relatives au bó ou plus communément le gri-gri.  Nulle part, on ne note d’initiatives pour élaborer un système de propositions et d’hypothèses cohérents, pour documenter la fabrication du bó ou ogoun, son mécanisme d’action, ses domaines d’application et ses contre indications sans, pour autant, divulguer le secret de fabrication qui resterait l’apanage des bokonon et botô. Malheureusement, les adeptes des savoirs endogènes: les botô, les marabouts, les guérisseurs, etc. sont majoritairement non lettrés. Chacun d’eux à des connaissances empiriques sur des savoirs-faire avec des méthodes souvent gardées secrètes. Du coup l’harmonisation des concepts entre eux, en vue de dégager des consensus ou des théories, est difficilement réalisable. Pas facile non plus la correspondance entre leurs préceptes et les théories scientifiques modernes

En conclusion, le vodoun est une religion et à ce titre est d’inspiration divine. Le bó est une réalisation humaine dont la vocation première est  d’aider l’individu dans ses aspirations. Certes, il est aussi par incidence, objet de nuisance. Produit de la Nature et de la culture, sa responsabilité ne saurait incomber à des esprits ou des vodoun. Que ce soit pour le bien ou pour le mal, la responsabilité humaine doit être établie á tous les niveaux. Toutefois il implique encore une forte dose d’irrationnel au regard des sciences modernes.  Il importe de clarifier et de conceptualiser son principe et son mode d’action. Cet effort contribuera à rendre aussi intelligibles que possibles les rapports de l’homme avec la Nature ou avec ses semblables. A l’ère de la mondialisation, la société africaine n’a  aucun intérêt à entretenir des concepts ambigus.  Si un concept est avéré, il mérite qu’on s’y intéresse pour sonder les applications positives qu’on peut y tirer au profit de l’humanité. Dans le cas contraire, cela doit se savoir afin qu’il ne  serve de caution aux vendeurs d’illusions. Le défi est de parvenir  à inscrire dans un corpus de savoir universel, le fond de savoir pur et réel sur lequel se fonde l’action du bó ou ogoun pour le bien ou le mal dont il est présumé capable .

Agbadje Adebayo Babatounde charles A. Q.


A suivre bientôt :  Au Bénin, la peur du bó ou ogoun : les versets sataniques du vodoun ? troisième partie


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AGBADJE Adébayo Babatoundé Charles A. Q.

AGBADJE Adébayo Babatoundé Charles A. Q.

Citoyen africain, originaire du Bénin, vivant au Gabon et biologiste de formation. Passionné des questions d'actualité en rapport avec la modernité et le développement de l'Afrique.

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