Afrique : Modernité africaine ou comment apprendre à vivre libre et digne

La modernité africaine dans tous ses états

Historiquement, l’ouverture de l’Afrique au monde occidental commença timidement au 17 ème  siècle avec les grands voyages maritimes et le commerce triangulaire avant de s’intensifier au 19ème siècle avec la colonisation, puis la décolonisation et se poursuit jusqu’à nos jours. Ainsi, en fonction de la conjoncture politique, l’histoire moderne du continent peut être découpée en trois périodes qui sont : La période pré coloniale, la période coloniale et la période post-coloniale. Tout au long de ces trois périodes, face aux défis de la modernité occidentale, la modernité africaine va se construire par l’incorporation, pêle-mêle, des valeurs venues d’ailleurs, formant des mélanges tantôt harmonieux, tantôt détonants qui suscitent à la fois satisfactions et joie chez les uns, agacements et doutes chez les autres. En pratique, cette modernité s’est invitée sur le continent par le canal des fonctionnaires coloniaux, des missionnaires, des marchands, des aventuriers occidentaux ou orientaux et des coopérations diverses, qui sillonnaient l’Afrique pendant la période coloniale et par la suite par le brassage des cultures réalisé par les contacts, les voyages, les anciens combattants, les migrations et les coopérations diverses et particulièrement les médias: les journaux, les revues, les films et feuilletons (américains, européens et asiatiques). Mais, il y a aussi et surtout le contenu normatif des programmes d’enseignement. L’éducation coloniale avait en effet pour fondement la politique de l’assimilation, qui  elle-même avait pour base philosophique la  notion de la “mission civilisatrice” de la colonisation européenne en Afrique. Grâce à ces différents relais, la modernité va s’inviter sur le continent par l’introduction de nouveaux modes de vie de nouveaux patrons comportementaux qui constituent des variations par rapport aux formes traditionnelles avec lesquelles elles entrent en compétition puis sélectionnées et impriment aux sociétés africaines des transformations tous azimuts.

Sur le plan matériel, les choses bougent indéniablement en Afrique, malgré la sinistrose que reflètent les statistiques. Depuis la rencontre Afrique-Europe, la matérialité du continent s’est, progressivement, modifiée. L’urbanisation s’est accélérée et intensifiée. La ville est l’horizon des aspirations de tous. Avec la mondialisation de l’économie, le commerce s’est internationalisé et la plupart des bien de consommation produits dans les usines européennes, américaine et asiatiques sont plus ou moins disponibles sur le continent ce qui se traduit par un renouvellement permanent des modes de vie.

Mais, la modernité n’est pas que changements d’ordre matériels, elle est aussi et surtout changement d’ordre mental voire comportemental  et justement, c’est à ce niveau que le décalage et les crispations se font ressentir aussi bien dans les villes que dans les campagnes. La modernité est, pour ainsi dire, à la fois désirée et appréhendée par les populations africaines.

Sur le plan des mentalités, on assiste à de grands bouleversements au niveau des idées et des représentations.  Mais globalement, les progrès sur ce plan sont plutôt nuancés à cause des nombreuses contraintes discriminatoires qui relativisent son cours normal. Au nombre de ces contraintes qui font pression de sélection négative, on peut citer : l’obscurantisme, la fidélité à la personne plutôt qu’aux principes, la préférence ethnique, le favoritisme régionale, le clientélisme politique. Elles constituent les causes majeures des dérives de la modernité africaine.

En définitive, l’Afrique est-elle dans la modernité ? Oui, incontestablement, mais avec une grande nuance. Elle n’y est pas de plain-pied ou plus précisément elle n’y est pas à son propre compte, elle y est plutôt par la force des choses. Depuis la rencontre de l’Afrique avec l’Occident, et de sa  confrontation avec la  modernité occidentale qui en a résulté,  l’Afrique a  été, à son corps défendant, irrésistiblement happée par la modernité occidentale et jusqu’à nos jours, elle s’emploie plus à moduler son rythme, qu’à cerner sa quintessence pour tourner la chose à son propre profit. Aussi, Le projet moderne africain n’a jamais été maîtrise par des forces internes au continent. Son origine, son évolution, ses espérances et ses appréhensions  sont jusqu’à nos jours influencés par des forces exogènes qui relativisent sa portée, ce qui explique que le processus demeure à la fois inexorable et chaotique.

 

 

 

Evidemment, il y a plusieurs caractéristiques de la modernité occidentale qui sont mises en œuvre dans différents domaines en Afrique (économie de marché, démocratie parlementaire, culture urbaine etc.), mais leurs fonctionnement est partout sujet à caution comme en témoigne les contre-performances économiques du continent, les nombreuses crispations politiques qu’on observe dans tous les domaines ou encore la gestion chaotique des mégapoles africaines, preuve que les modalités de mise en œuvre de ces systèmes manquent de pertinence partout  sur le continent. De l’est à l’ouest et du nord au sud, en effet, l’Afrique est incohérente à tous les niveaux d’organisation. La vie quotidienne en Afrique  est remplie de paradoxes qui chacun renvoie à une incohérence entre les objectifs affichés et les actions quotidiennes  aussi bien au niveau individuel, national que panafricain qui font apparaître l’Afrique comme un continent qui regarde le présent avec les lunettes du passé.  Pour preuve, malgré les immenses potentialités du continent, la faim est la première cause de mortalité sur le continent. Nous produisons des choses que nous ne consommons pas et dont nous ne maîtrisons pas les prix sur le marché international, les politiques publiques développées répondent rarement aux aspirations des populations et pourtant ce sont toujours les mêmes hommes politiques qui sont plébiscités élections après élections. De plus, malgré les apparences, les différences dans les codes sociaux sont profondes voire contradictoires entres les communautés pourtant voisines ce qui ne facilite pas le vivre ensemble. Toutes ces incohérences qui, à n’en point douter, participent au sous développement de l’Afrique et à son discrédit aux yeux du monde pousse à questionner nos pratiques et le fonctionnement de nos institutions.

Visiblement,  le coté pathétique du projet moderne africain est que très tôt, la problématique de la modernité africaine s’est posée comme un mimétisme plat des valeurs occidentales au lieu d’être perçue comme une rupture avec l’ancien ordre, donc une opportunité de  libération de l’homme noir de toutes les contradictions endogènes et exogènes de son passé pour poser clairement les jalons de sa transition d’une société traditionnelle vers la société nouvelle, contemporaine, moderne.

 

Change-toi et ça changera!

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Thomas Sankara Au sommet d’Addis-Abéba le 29 juillet 1987

«Nous devons accepter de vivre africains, c’est la seule manière de vivre libre et de vivre digne ». Comment concilier cette exhortation du président Thomas SANKARA lancée du haut de la tribune de l’OUA le 29 Juillet 1987 à Adis-Abeba avec le courant inexorable de la modernité. La réponse à cette problématique est simple puisque elle est clarifiée par Sankara lui-même. “La seule manière de vivre africain de nos jours, c’est vivre  libre et digne“. Tout ce qui contribue donc à rendre l’homme africain libre et digne participe à sa modernisation. La question est donc de savoir quelles sont les voies et moyens pour vivre africain et moderne, en d’autres termes: Comment se renouveler  sans se renier ou encore comment renaître sans disparaître.

Rappelons que de nos jours, tous les facteurs socio-économiques qui concourent à l’amélioration de la qualité de vie  des peuples sont sous contrôle culturel ou politique. Les adaptations, bonnes ou mauvaises, aujourd’hui, constitueront la tradition demain pour les générations futures. Chaque peuple africain peut donc, à tout moment, modifier à sa convenance ses déterminants économiques et culturels pour  bâtir la société qu’elle désire et non plus subir la société comme elle est. Les voies et moyens pour y parvenir sont à rechercher dans nos cultures, les valeurs que nous nous donnons, nos façons de concevoir la création de richesse et surtout notre liberté et notre dignité.

Nous ne pouvons pas continuer de pleurer sur le passé en croyant que nos déboires viennent des autres et espérer une quelconque liberté ou dignité.

Vivre africain dans l’entendement de Sankara, c’est  reconnaître que notre sous- développement provient, après tout, de notre déficit de travail, de méthode ou d’organisation à un niveau ou un autre. C’est le travail qui apporte l’autosuffisance alimentaire, c’est le travail qui permet de produire les biens et services. C’est le travail qui transforme le soleil en énergie, c’est le travail qui transforme les mines ou mimerais ou en  matières nobles, etc. Le travail et seulement le travail bien organisé qui apporte liberté et dignité.

Vivre africain dans l’entendement de Sankara, c’est ne plus éluder nos responsabilités au motif que nous sommes pauvres et croire que d’autres les prendront à notre place de façon satisfaisante pour nous. Plaider le manque de moyens pour ne pas investir dans la recherche-développement est une méprise qui coûte et coûtera toujours plus chère que le prix de la recherche.

Vivre africain dans l’entendement de Sankara, c’est  ne plus  continuer d’accepter d’être dans le concert des nations, de simples consommateurs, des marchées d’écoulement des produits industriels du Nord, des pourvoyeurs de devises pour les autres nations et nous étonner d’être pauvres. Il est donc temps pour nous d’apprendre à pêcher le poisson par nous-mêmes que de nous contenter  des fretins glanés ça et là pour espérer émerger un jour.

Vivre africain dans l’entendement de Sankara, c’est  ne plus continuer à demander que la communauté internationale se mobilise pour financer notre développement pendant que l’épargne nationale est consumée par la corruption, les dépenses oiseuses ou les caprices du prince.

Vivre africain dans l’entendement de Sankara, c’est ne plus continuer par faire la production agricole avec les outillages de l’époque de nos arrières grands parents et croire que nous voulons le développement que nous appelons de nos vœux.

Vivre africain dans l’entendement de Sankara, c’est  ne plus faire de la polygamie une valeur et de faire autant d’enfants que nous voulons sans tenir compte du revenu qui est le notre et nous étonner d’être malheureux.

Vivre africain dans l’entendement de Sankara, c’est ne plus accepter qu’un grand nombre de nos enfants soient non scolarisées et vouloir avoir une nation aussi cultivée, aussi forte et ingénieuse que celles des autres continents qui ont ce souci.

Vivre africain dans l’entendement de Sankara, c’est ne plus accepter qu’autour des funérailles d’un homme, la famille mobilise des millions de  francs qui se consument en l’espace de quelques jours dans des dépenses futiles alors que très souvent, le tiers de ce budget n’a pas pu être mobilisé pour soigner le défunt.

Vivre africain dans l’entendement de Sankara, c‘est ne plus accepter  de regarder impuissants nos frères de race, s’embarquer par millier, chaque jour de nos côtes dans des embarcations de fortune, vers un hypothétique bonheur en Occident au péril de leur vie et nous plaindre du peu de respect qui leur est témoigné là-bas. En réalité nous en témoignons si peu, nous même, envers nos frères de race.

Vivre africain dans l’entendement de Sankara, c’est rendre inacceptable l’obscurantisme  l’opacité, le retard, la fraude, la corruption, le tribalisme et bien d’autres tares sociales.

Toutes ces incohérences, ces paradoxes appellent la nécessité et l’urgence  d’un changement en Afrique. Non pas des slogans, des accroches ou des leitmotivs en vogue dans plusieurs pays autour des élections et qui ne sont que des postures politiques ou quelques  velléités de changement, mais de véritables mutations sociales, provoquées par des forces internes capables de faire sauter les blocages de la croissance économique et du bien être social pour redonner aux africains le goût de la liberté et de la dignité.

Adébayo Babatoundé Charles AGBADJE