Bénin : Yayi Boni, un président qui n’est jamais au courant.

De tous les présidents élus de l’ère démocratique au Bénin, le président Boni Yayi  est objectivement celui dont l’élection aura suscité le plus d’espoir dans le pays et aussi celui dont les deux mandats auront connus les scandales les plus stupéfiants. Mais, scandale après scandales, il y a une constante qui revient chaque fois: « Je n’étais pas au courant » et qui au delà de la stupéfaction interpellent le citoyen que je suis sur le contrôle du pouvoir au sommet de l’Etat béninois.

 

 

Inconnu sur l’échiquier politique national jusqu’en 2005, le président Boni Yayi a réussi l’exploit de se faire élire président de la république avec 75% des suffrages exprimés au second tour des élections présidentielles de 2006. Il faut avouer que le président YAYI Boni a placé la barre très haut  lors de sa campagne, ce qui explique les grands espoirs suscités par l’homme et justifie ce suffrage massif. Sous le slogan : « ça doit changer, ça va changer »,  il a fait une campagne  avec des promesses mirobolantes. Docteur en économie de son état, il s’était engagé à faire passer le taux de croissance du pays, estimé alors à 6%, à un  taux de croissance économique à deux chiffres, à assurer au pays,  une autonomie énergétique, à le transformer  en un village numérique et le faire accéder  au rang des pays émergents.

Malgré  le cafouillage et le populisme qui transparaissaient dans les premières actions du chantre du changement et de l’émergence économique du Bénin, la période de grâce va durer près de deux ans pendant lesquelles les béninois espéraient, patiemment,  les promesses annoncées avant que  cet enthousiasme et cet espoir ne se  transforment en bérézina avec l’avalanche des scandales qui vont émaillés les mandats de Boni Yayi et dont je propose ici un focus sur trois parmi la multitude de scandales. 

Chronologiquement, la première affaire d’envergure qui a défrayé la chronique sous l’ère Boni Yayi est l’affaire dite de la Cen-Sad.  L’organisation au Bénin du dixième Sommet de la Communauté des Etats Sahélo Sahariens (Cen-Sad) tenue à Cotonou  les 17 et 18 juin 2008 a été décidée à Syrte en Libye le 3 juin 2007 et le Président de la République du Bénin a accepté de relever le défi de l’organisation en s’en donnant personnellement les moyens.

 Dans le cadre des préparatifs de l’organisation dudit Sommet, le Gouvernement a ainsi initié la réalisation d’importantes infrastructures et l’achat de divers équipements qui contribueront à la modernisation des infrastructures de la ville de Cotonou et dont la mise en œuvre fut confié par décision du conseil des ministres au ministre de l’Économie et des Finances, Soulé Mana Lawani qui a géré la réhabilitation et ameublement du Centre International des Conférences et du Palais des Congrès de Cotonou ou s’est déroulé le sommet puis des différents ’aménagements et équipements  des résidences des hôtes de marque et de la sécurité des participants.

Au lendemain du sommet, le scandale dit de la Cen-Sad va éclater à l’assemblée où les députés vont déceler de graves irrégularités dans la passation des marchés et l’exécution des travaux évalués à un coût total de 4,6 milliards de francs CFA. Au total, 6 points impliquant divers département ministériel auraient fait l’objet de malversations. Ce premier scandale politico-financier va faire couler beaucoup d’encre et de salive dans le pays et la position équivoque du gouvernement pendant longtemps sur le sujet a exaspéré et indigné le peuple tout entier.

La réaction du chef de l’Etat sur cette affaire n’interviendra que longtemps après au cours une interview accordée à la télévision nationale à l’occasion de la fête de l’indépendance du 1er août 2009. Interpellé sur ce scandale qui défraie la chronique depuis un moment déjà dans le pays, avec une sérénité  déconcertante le chef de l’Etat a déclaré : « je n’étais pas au courant. J’ai appris un jour que les députés veulent envoyer une commission d’enquête parlementaire. On en était là. Premier mois, rien ; deuxième mois, rien ; troisième mois, rien. Alors, j’ai donné l’ordre à l’IGE (Inspection Générale d’Etat) d’aller me voir çà » A la remarque des journalistes qu’un conseil des ministres a pourtant statuer sur la question, nouvel aveu du chef de l’Etat : « Le Conseil des ministres, il y a des moments où je n’y vais pas si je n’ai pas de points particuliers, s’il n’y a pas de dossiers qui nécessitent ma présence et je demande le plus souvent au ministre d’Etat d’aller présider » !

Une faute avouée étant à moitié pardonnée, face à cette franchise déconcertante du chef de l’Etat, le peuple a fait contre mauvaise fortune, bon cœur et pardonné son président.  Pour la petite histoire, dans cette affaire Cen-Sad, le rapport de l’IGE mettra tout le tort sur le dos de l’ancien ministre de l’Économie et des Finances, Soulé Mana Lawani, qui devra s’expliquer sur les « dysfonctionnements » dans la passation de marchés et dans la « qualité des travaux » réalisés au Bénin pour accueillir le sommet de la Cen-Sad. Pour le mis en cause, il y a eu surfacturation des frais, mais le président aurait personnellement tout planifié en collaboration avec son ministre chargé de l’urbanisme qui retiennent déjà les entreprises devant bénéficier des marchés avant l’introduction d’une communication en Conseil des Ministres sollicitant le gré à gré ».

Au demeurant, le scandale de la Cen-Sad a mis à nu les dessous sales du système politique du chantre du changement et l’embarras des béninois qui découvre le mode de fonctionnement, pour le moins, curieux du président de la république.

 La deuxième affaire qui a défrayé la chronique est l’affaire ICC Services,  une affaire d’escroquerie et de détournement d’épargne organisée par ICC Services, une société de placement d’argent. Une affaire Mazdoff à la béninoise selon certains commentateurs.

Il faut rappeler que depuis le début de l’année 2006, il s’est observé dans le paysage financier béninois, un foisonnement de sociétés de « placement d’argent ». Ces sociétés pour la plupart, octroient des taux d’intérêt allant de 40% à 450% sur les dépôts à leurs guichets. Cette pratique qui apparaît extraordinaire au regard des taux de 6-8% régulièrement appliqués par les institutions financières de la place, est mise en œuvre dans un contexte où il existe une réglementation de l’activité financière en République du Bénin.et surtout au moment ou le président du pays est  lui-même banquier émérite.

La société ICC service est, justement, l’une des premières sociétés de placement à opérer sur la place du Bénin dès 2006. ONG, églises évangéliques converties en institutions financières, ICC service réalise des placements  d’argent à des taux d’intérêt sans pareil. Des milliers de béninois  ont vu en cette affaire l’aubaine de leur vie et y ont placé massivement qui capital, qui épargne, qui prêt bancaire pour réaliser une plus-value. 

Le scandale a éclaté suite à la crise liée au non paiement de ses clients à partir de mai 2009. A tort ou à raison, le chef de l’Etat sera accusé par ses adversaires politiques d’avoir cautionné les activités de ladite structure  à cause des visites fréquentes des promoteurs au domicile privé du chef de l’Etat et surtout de la photo du chef de l’Etat qui trône dans tous les bureaux de cette institution.

Selon une estimation de la banque mondiale, environ 150 milliards de franc CFA sont soutirés de l’épargne des populations par une bande des personnes dont la grande  proximité avec les pouvoirs publics a largement contribué à abuser les épargnants..

Face à cette crise nationale du placement d’argent dans laquelle les épargnes ont fondu comme neige au soleil et les affaires ruinées, des drames sont observés au quotidien et de nombreuses familles sont dans le désarroi. Dans le rang des victimes de ces institutions, les ménages se sont disloquées, certains ont choisit de se suicider surtout ceux qui ont vendu leurs maisons  ou qui ont placé l’argent d’autrui ou un prêt bancaire, d’autres sont, à l’article de la mort suite à un AVC ou autres crises. Dans ces conditions le pays tout entier avait les yeux et les oreilles tournés vers l’exécutif que tout le monde accuse de n’avoir pas suffisamment protégé les citoyens.

Finalement, c’est sur la chaîne panafricaine, Africa 24 que le peuple qui s’impatientait d’entendre des paroles d’espoir et de réconfort sur cette escroquerie à la Mazdoff ont eu l’occasion d’entendre le président béninois Boni Yayi dire : « Affaire ICC, je n’étais pas informé. Dès lors qu’on m’a mis au courant de cette affaire, j’ai mis tout le monde en prison » il a ajouté en sus que les milliers de victimes qui se sont fait spolier par des structures illégales de placement d’argent ont été recensés et ont commencé par entrer en possession de leurs fonds. Par ailleurs pour trouver des solutions idoines à ce dossier, il a non seulement invité des experts du FMI mais aussi ceux de la BCEAO qui incessamment, se rendront dans notre pays pour une expertise.

Une fois encore, le peuple a compris que le malheur est arrivé parce que le président n’était pas au courant, mais c’est réconfortant de savoir qu’il va œuvrer à la récupération des sous placés. Pour la petite histoire, de 2009 jusqu’à nos jours en 2013, aucun épargnant de ICC service n’a toucher le moindre francs et bien malin qui peut dire où en est le dossier

 

 La troisième affaire d’envergure qui a défrayé la chronique et continue de mousser l’actualité nationale et internationale du pays par ses multiples ramifications est l’affaire PVI- ng.

Le Programme de vérification des importations de nouvelle génération (Pvi-ng) est une importante réforme introduite dans les activités portuaires et douanières par le régime Yayi. Elle se résume en trois volets essentiels que sont la vérification avant embarquement des marchandises, le suivi électronique (tracking) et le contrôle par scanner (scanning). Il est censé améliorer la compétitivité du port de Cotonou et favoriser l’accroissement des recettes douanières. Après un appel d’offre international, la société Bénin Control SA de l’homme d’affaire béninois, Patrice Talon, a été sélectionnée par le gouvernement pour sa mise en pratique sur la base d’un contrat du marché n°20/MEF/MPDEPP-CAG/MDCEMTMIP/DNCMP du 9 février 2011.

Ce contrat signé à un mois des élections de 2011 qui a permis le second mandat de Yayi Boni avec les avantages inouïs qu’il accorde à  Bénin Control Sa de l’homme d’affaire et ami personnel du chef de l’Etat béninois, sera très critiqué par l’opposition politique, les médias et les syndicats dont les analyses font croire qu’il s’inscrit dans la perspective de préparation du butin de guerre des consultations  électorales de 2016.

Toujours est-il que pendant un an, le gouvernement avec à sa tête le président a fait campagne activement pour vanter les avantages multiples du programme PVI qui mettra le port de Cotonou au diapason du port de Singapour. L’opinion nationale et internationale a été fortement sensibilisé sur son impérieuse opportunité pour dynamiser l’économie nationale et conduire à l’émergence prônée par le chef de l’Etat. Le gouvernement a mené une vaste campagne de communication sur la réforme au cours de laquelle, les membres de l’Exécutif ont affirmé à plusieurs reprises que Bénin control est le bras exécutif du gouvernement.

Mais, un an après le début de la mise en œuvre du PVI, le mécontentement manifeste des agents de la Douane et des indiscrétions venant du Millenium Challenge Acount et de l’Ambassade des USA à Cotonou indiquent que le PVI ng  plombe  l’activité économique et commerciale du pays déjà morose et au risque qu’il étouffe totalement l’économie nationale sa  suspension pure et simple serait demandé.  Et patatras, le mercredi 02 mai 2011, le gouvernement a décidé en conseil des ministres de «suspendre provisoirement le contrat de travail» qui lie l’Etat à la société Bénin Control dans le cadre de vérification des importations de nouvelle génération (Pvi-ng). Pour appuyer  cette décision inimaginable encore il y a quelques jours, le gouvernement a  expliqué son revirement et la suspension du contrat par le fait que le marché a été attribué au groupement SGS-Bénin Control SA.  à cause des références techniques de SGS  alors que le contrat a été signé au nom de Bénin Control SA et non au nom du Groupement SGS-Bénin Control SA. Mais alors, se pose la question de savoir pourquoi le gouvernement béninois lui a signé ce contrat et pourquoi ce n’est qu’un an après le début de la mise en œuvre de la réforme que ce constat est fait ?

Les tentatives de réponse à ces questions sont venues du Ministre de l’Economie Maritime Valentin Djenontin qui a animé une série de points de presse sur le sujet. Des différentes explications fournies, il ressort que : Le président n’était pas au courant des termes du contrat du PVI avant de le  signer.  « Le président, a-t-il expliqué, n’a pas lu le contrat avant de le signer et ce n’est qu’après que le constat a été fait que le contrat signé par le chef de l’Etat était différent de celui étudié en conseil des Ministres » Ces explications  insinuent que des personnes de l’entourage du chef de l’Etat proches de Patrice Talon, le promoteur du PVI, aurait changé la mouture du contrat présenté au chef de l’Etat pour signature. Face au tollé général provoqué par ces sorties médiatiques jugées nulle dans l’ensemble, le chef de l’Etat lui-même profitant, comme à son habitude, d’une interview accordée aux chaînes de télé nationales à l’occasion de la fête de l’indépendance du 1er août 2012, à apporté quelques éclaircissements au peuple et clarifier les propos de son ministre : « lorsque le secrétaire général de la présidence m’a apporté le contrat, je lui ai demandé si peux signer?  Il a répondu oui.  Je peux signer ? Ai-je insisté.  Il a encore dit oui.  J’ai alors ajouté : si je signe et que quelque chose arrive demain, tu es un homme mort ».   Ces propos sensés apporter la sérénité ont encore plus jeté le trouble et l’émoi dans l’esprit des béninois ahuris par la légèreté du chef de l’Etat dans un dossier aussi capital que celui du PVI (ng)  qui engage son destin sur 16 années.

Qu’est-il advenu de ce secrétaire général de la présidence de la république ? N’ayez aucune crainte. Il n’est pas mort, mais plutôt promu à un autre poste.

Au demeurant, ce mode de fonctionnement observé à travers ces trois affaires est le même dans les multiples autres affaires qui ont caractérisé les différents gouvernements de Boni Yayi,  notamment les affaires  d’empoisonnement du chef de l’Etat, et de coup  d’Etat dans lesquelles l’accusé n’est nul autre que  Patrice Talon, le promoteur du PVI, aujourd’hui réfugié en France et  pour lequel la cour d’appel de Paris a refusé ce jour même l’extradition à Cotonou où les conditions d’un jugement équitable ne sont plus garanties  et enfin l’affaire SODECO qui nourrit présentement les débats à Cotonou et qui n’est elle aussi qu’une autre ramification de l’affaire PVI ng. 

En somme, comme on peut le constater, l’argument “je n’étais pas au courant“ ou “je n’étais pas informé“  sont  comme un leitmotiv  que le chef de l’Etat utilise pour se justifier et prouver sa bonne foi. Mais, comment comprendre que des informations connues qui font le buzz dans le pays ne parviennent pas à la connaissance de celui qui reçoit tous les jours sur sa table de travail des rapports sur l’état du pays de la part de la sûreté nationale, des services de renseignements et des différents services de communication aussi bien institutionnels qu’officieux ?  Aussi, de mon point de vue, il importe de se poser la question de savoir ce que veut réellement exprimer  le chef de l’Etat quand il dit : « je n’étais pas au courant » ? Ou plus concrètement que cache la formule présidentielle : « je n’étais pas informé » ?

De toute évidence, il n’y a que le président lui-même qui peut répondre à, ces préoccupations, mais en tant que citoyen on ne peut que conjecturer.

La première hypothèse, à mon avis, serait que le président n’a  effectivement pas connaissance, en temps réel,  des dossiers en cause. Dans ces conditions, une alternative s’impose : ou le président est très mal entouré ou alors  c’est une vacance de pouvoir au sommet de l’Etat qui ne dit pas son nom.

Une autre hypothèse serait que cette formule n’est qu’une simple ligne de défense, une échappatoire pour se sortir d’affaire et montrer sa bonne foi, fort du fait que la parole du chef ne peut être mise en doute. Mais dans ce cas, cela parait une stratégie trop simpliste pour un brillant intellectuel et un économiste de renom tel que le que le président Yayi. 

Mais si ce n’est ni l’une ni l’autre, reste alors la conjecture  la plus dangereuse. Le président aurait-il  des trous de mémoire ou des absences et quand il revient à lui-même, il ne se souvient plus des évènements passés ce qui met  dans l’embarras tout le monde ; le président lui-même qui ne doit plus savoir où il en est, son entourage contraint de ne pas démentir son chef et le peuple qui se pose  mille et une question sur son timonier.

 Dans tous les cas, quelque soit la bonne hypothèse, aucune n’est acceptable à ce niveau du pouvoir d’Etat.

Un dicton de chez nous que le président Boni Yayi ne peut ignorer dit : «  je ne peux pas, n’est pas une réponse digne d’un brave homme », de même, je pense aussi que “je n’étais pas au courant“ n’est pas une réponse qu’un président puisse s’enorgueillir devant son peuple. Toutefois, Il n’est jamais trop tard pour mieux faire et pour le reste de temps de votre deuxième et dernier mandat, le peuple vous saura gré d’être enfin au courant à tant.