Bénin : “ des chiens aboient…la caravane est aux abois !“

 

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La crise sociale au Bénin prend  malheureusement de plus en plus d’ampleur et la dernière sortie médiatique du chef de l’Etat béninois a comme jeté de l’huile sur le feu avec une radicalisation des revendications syndicales.  Mais, il reste que la situation du pays est plus que critique et la question se pose de savoir si le chef de l’Etat prend vraiment la mesure de la situation.

L’actualité sociopolitique au Bénin, de plus en plus alarmante, ne laisse plus personne indifférent dans le pays. L’année 2013 aura été une année noire pour le président Yayi et pour le Bénin. Tout au long de l’année, le chef de l’Etat a cumulé les déboires et les revers dans la mise en œuvre de ses réformes.

Sur le front social non plus, la politique gouvernementale n’est pas avenante. A propos du dialogue social, il ne fait l’ombre d’aucun doute qu’il est depuis bien des années en panne. Année après année, les syndicats des différentes corporations interpellent le gouvernement sur leurs misérables conditions de travail, et chaque année les doléances restent sans suite. Le gouvernement dans une démarche floue mélange mutisme, intimidation et manipulation. Outre l’interdiction systématique des marches pacifiques des organisations qui ne partagent pas les mêmes opinions que le pouvoir, des diatribes et intimidations fréquentes sont proférées contre les secrétaires généraux des  syndicats, organisations de la société civile, journalistes, politiques voire le clergé catholique, une pratique jugée méprisante et antidémocratique par les partenaires sociaux.

Pour dénoncer tous ces manquements, et abus qui caractérisent la gouvernance Boni Yayi, les 5 centrales et confédérations syndicales du pays ont organisé le 27 décembre 2013, une marche pacifique à travers les rues de Cotonou.

Contre toute attente, cette marche a été violemment réprimée dans le sang sur ordre du préfet de l’Atlantique et du littoral Placide Azande, ordre exécuté par le commissaire central de Cotonou Agossadou Pierre. Cette violente charge de la police a causé une dizaine de blessés dans les rangs des manifestants, dont deux leaders des organisations syndicales.

La réaction des Responsables syndicaux et de l’ensemble des travailleurs est à la hauteur de l’indignation que cette répression a suscitée dans le pays. En riposte à cette répression, les cinq centrales syndicales du pays ont décidé d’une grève de 48 heures à compter du 7 janvier 2014. Les responsables syndicaux initiateurs de la grève exigeaient entre autres :

–          le relèvement de leurs fonctions de Placide Azandé, préfet du département de l’Atlantique-Littoral et de Pierre Agossadou, commissaire central de police de la ville de Cotonou, principaux « instigateurs » selon eux de la répression musclée de leur marche du 27 décembre,

–           le « respect scrupuleux et la jouissance sans entrave » des libertés démocratiques et syndicales,

–          la garantie de la sécurité à tous les citoyens, notamment les responsables syndicaux, des magistrats, des responsables de la société civile, des partis politiques et les opérateurs économiques ne partageant pas les mêmes points de vue que le pouvoir,

–          l’annulation « pure et simple » du concours de recrutement « frauduleux » au profit du ministère de l’Economie et des Finances de juillet-août 2012 et récemment validé par le gouvernement.

Après deux semaines d’observance de la motion sans satisfaction, le mouvement de débrayage est passé à 72 heures à compter du mardi 21 janvier.

Cette grève soutenue par les partis politiques de l’opposition et largement suivie par les travailleurs n’a pas du tout été du goût du gouvernement. Dans un communiqué du gouvernement signé de son secrétaire général Eugène Dossoumou, il est rappelé à l’attention des travailleurs que : « Conformément à la gouvernance syndicale universelle, le salaire est la juste rémunération du travail accompli.En conséquence, l’Etat  procédera à la défalcation systématique du nombre de jours non travaillés de leur salaire… Les intéressés devront s’adresser aux syndicats initiateurs des mouvements de débrayage pour se faire rembourser le nombre de jours ainsi défalqués ».

En effet, suite à l’effectivité de la mesure gouvernementale de défalcation sur les salaires des travailleurs pour fait de grève, constatée par les travailleurs sur leur salaire du mois de janvier, les grévistes ont durci le ton. Les mouvements de paralysie générale de l’administration publique ont gagné en intensité notamment dans le secteur de l’enseignement supérieur, de la magistrature, de la santé et dans l’administration générale.

Dans l’enseignement supérieur, suite à la défalcation sur salaires pratiquée par le gouvernement, les enseignants des universités publiques du Bénin ont déclenché une grève illimitée en vue d’exiger de l’exécutif béninois, la satisfaction des revendications des travailleurs béninois, mais aussi le remboursement sans délai des ponctions « arbitraires » faites sur les salaires des enseignants du supérieur pour fait de grève, indique un communiqué de l’Intersyndicale des enseignants du supérieur composé du Snes, Synares, Synhub et du Sécup. Une année blanche en perspective dans le pays.

Dans le secteur judiciaire, l’Union nationale des magistrats du Bénin (Unamab) était en grève de 72 heures renouvelables chaque semaine depuis novembre pour des raisons corporatistes. Elle  a aussi suivi le mot d’ordre de grève des centrales syndicales de janvier dernier et les magistrats aussi ont vu leur salaire défalqué des jours de grève ce qui a ravivé leur colère.  Réunie en assemblée générale extraordinaire le lundi 27 janvier 2014, l’Union nationale des magistrats du Bénin a exigé du gouvernement l’annulation pure et simple, et ce, avant vendredi 31 janvier 2014 de la mesure de défalcation qu’il a prise.

Passé ce délai, l’Uanamab pourra durcir le mouvement en cours en passant d’une grève de trois jours à cinq  jours par semaine, renouvelable par tacite reconduction, à compter du lundi 3 février 2014 à effet d’exiger du gouvernement entre autres :

– La rétrocession de l’intégralité des fonds illégalement et arbitrairement défalqués,

– la correction des irrégularités contenues dans les nominations de 2013 et de 2014.

Toutes ces revendications n’étant pas satisfaites à ce jour, la logique d’une paralysie du système judiciaire du pays s’impose ici aussi en perspective des dommages énormes pour les justiciables béninois.

Dans le secteur de la santé, depuis le 1er octobre dernier, le Collectif des praticiens hospitaliers (CPH) qui observait déjà un mouvement de grève dans tous les hôpitaux publics pour des raisons corporatistes a également suivi le mot d’ordre de grève des centrales syndicales de janvier dernier et les médecins aussi ont vu leurs salaires défalqués des jours de grève.

Réunis en assemblée générale à l’hôpital de la mère et de l’enfant Lagune (Homel) de Cotonou ce 28 janvier 2014, le Collectif des praticiens hospitaliers menace aussi de durcir le ton si le gouvernement ne fait rien pour accéder à ses revendications avant le 10 février 2014. En lieu et place de la grève de 96 heures qu’il observe déjà, le CPH entend déclencher la semaine « hôpitaux morts, sans médecins ». Autant dire une hécatombe en perspective dans le pays.

Il faut dire que cette radicalisation des mouvements syndicaux sonne un peu comme la réponse de la bergère au berger après le  discours du chef de l’Etat du 27 janvier, discours dans lequel il n’y est pas allé du dos de la cuiller contre ses pourfendeurs :  « Ils vont à Paris … je les suis…je suis au courant de tout…je les ai tous…ils sont dans mes mains… je les attends… je vais bondir et je bondirai sur… ils verront… il peut y avoir la guerre… vous les jeunes je vous le jure… le Père céleste créateur du ciel et de la terre…vous êtes mon bouclier, je serai avec vous au ciel ou sur la terre…les syndicalistes…le président ne peut plus toucher quelqu’un…ils vont utiliser de l’encre rouge pour simuler le sang…pour ternir mon image…l’image de la République « , etc.

Dans ce contexte délétère où tout le monde est fâché contre tout le monde, les travailleurs visiblement plus engagés que jamais et le gouvernement décidé à en découdre avec eux, la question se pose de savoir où va le pays ?

Hôpitaux morts, université en berne, tribunaux en berne, écoles et lycées et en berne, Administration publique paralysée, autant dire pays mort. Cette stratégie peut être comparée à une défense en ligne au football. L’adversaire est techniquement mis hors jeu, ce qui est aussi bien dangereux pour le pays que pour le chef de l’Etat.

Oui, il y a lieu de le dire, au Benin, il y a péril dans la demeure. D’ailleurs, dans son discours du 27 janvier, après avoir traité tous ses pourfendeurs de : « Chiens qui aboient…qui ouvrent la gueule.. », le président a lui-même avoué que : « … La situation est très dangereuse… très triste, nous sommes tous coupables… »

Pour ma part, je pense qu’il ne faut peut-être retenir du discours du chef de l’Etat que cette dernière phrase. Tous coupables, une façon de reconnaître que la solution est dans le dialogue et non dans la confrontation.

Vivement que la rencontre paritaire gouvernement-syndicat prévue ce lundi à Cotonou pour explorer les voies de sortie de cette terrible crise se tienne effectivement et permette aux protagonistes de fumer le calumet de la paix afin que les compromis nécessaires soient trouvés pour dénouer l’une des crises les plus profondes de l’histoire du Bénin.