Rêvé par les pères du panafricanisme, prôné par les élites africaines, magnifié par les artistes et ardemment souhaité par les peuples africains, le projet du gouvernement de l’union africaine prend peu à peu corps sous la houlette de l’Union Africaine.  Malheureusement, dans cette ambitieuse aventure de l’union des peuples, les opinions publiques africaines n’ont pas eu leur mot à dire. Cette mutation, bien que rêvée par tous, se mène au niveau étatique sans aucune consultation des populations, de ce qu’elles aimeraient que l’organisation en soit. Sommet après sommet, l’adoption des textes s’enchaînent et nous enchaînent, petit à petit, dans une union qui, même si elle sera source d’opportunités certaines pour les uns et les autres, ne sera pas non plus exempte de frictions ou de tensions diverses – comme c’est souvent le cas en Afrique du Sud.

En effet, malgré le tapage médiatique qu’on observe en Europe contre l’immigration en provenance du sud, seuls 13,4 % des migrants comptabilisés dans le monde en 2015 sont africains. Par ailleurs, plus de 80 %  d’entre eux sont restés sur le continent pour simplement passer dans un pays voisin du leur. Ainsi ce type de migration est elle d’abord intra-africaine : les grands pôles d’immigration sont Durban, Abidjan, Lagos, Libreville, Nairobi et Tripoli, et, à un degré moindre, à peu près toutes les mégapoles du continent.

Cependant, il faut le reconnaître, le regard sur l’étranger africain n’est pas le même partout. Chaque nation, chaque communauté ne pense pas toujours quelque chose de très amène sur les autres, et inversement. Ceci est la preuve qu’il existe encore quantité de préjugés et de stéréotypes entre les peuples des différents pays africains. Ces perceptions, souvent excessives, parfois erronées mais toujours caricaturales, sont devenues des clichés qui se propagent dans les sociétés africaines et que plusieurs personnes considèrent, de bonne foi, comme vrais. Ces idées trop nombreuses dans nos sociétés constituent de sérieux blocages qui limitent l’ouverture à l’autre et donc à l’intégration.

Au delà du fait d’appartenir  à un même continent, quel contenu philosophique ou politique faut-il donner à l’identité africaine ? Autrement dit, quelle est la doctrine ou l’ensemble des valeurs cardinales qui consacrent l’union et opposables à tous les pouvoirs publics que devraient partager les africains de tous les pays ? Quel type de société nous engageons nous tous, collectivement, à mettre en place ? Bref, quel est le “ trait d’union’’, comment fabrique un “consensus des peuples africains’’? A défaut de réponses formelles, chaque peuple a sa petite idée sur la question et ce n’est point un secret que les avis des citoyens africains sont tout à fait différents selon qu’on soit au Nord, au Sud, à l’ouest, à l’Est ou au centre du continent.

Comment passer idéalement et objectivement de l’union des Etats à à une union des peuples africains?  Ou, mieux, comment relever le défi de construction de l’union africaine par l’intégration harmonieuse des peuples ?

Pour creuser la question, trois intellectuels panafricanistes de la capitale gabonaise se prononcent.

 

Philosophe et panafricaniste

Mr Victor Gnassounou

Mr Victor Kouassi Gnassounou 

Philosophe et panafricaniste

 

 

« De l’unité des Etats africains à l’unité des peuples d’Afrique ? C’est une vue de l’esprit,  au regard de la réalité de la vie quotidienne en Afrique, vie quotidienne dont l’horizon est la lutte pour la survie. La problématique de l’intégration africaine  appelle à un exercice tout aussi sophistiqué que dérisoire, dévolu à une élite africaine potiche, au diapason des intérêts des puissances impérialistes d’hier et d’aujourd’hui. Des peuples, peu lui importe! Ce serait “un désert de leadership“ selon l’expression de Wangari Maathaui.

Pour  de nombreux peuples, le thème du panafricanisme représente aujourd’hui une écharde dans la chair de leur rêve : une Afrique debout, libre, prise en considération dans le concert des nations de la planète ! Peuples humiliés, en colère ; la tentation du pire n’est jamais loin, dont la métaphore est  la haine du frère contre le frère (la xénophobie, le tribalisme, le racisme, et dans les cas extrêmes, le génocide, et douloureuse survivance l’esclavage).

Pour mémoire, rappelons que le destin de l’idéal panafricaniste s’est joué à travers les déboires de l’OUA puis de l’Union Africaine qui a pris le relais de l’OUA, en tant que prélude à la constitution des Etats-Unis d’Afrique. Pour revenir à notre problématique, mettons ce reprofilage de l’idéal panafricaniste à l’épreuve de la réalité des pouvoirs africains. Leur principe autoritaire les configure comme des  fabriques sociale et institutionnelle de la soumission des populations africaines. Très justement, le politiste camerounais Achille Mbembe fait observer que « les sociétés post-coloniales portent les stigmates de la violence et de la contrainte exercées par les Noirs eux-mêmes sur leurs propres frères ».

Dans une telle configuration, quelle société civile ? Les dynamiques porteuses de la citoyenneté sont encore balbutiantes. Difficile de discerner, dans la réalité politique africaine, les mécanismes présidant à l’émergence de l’Etat, de la nation, de la citoyenneté, et des peuples. Une fois établi le constat des faiblesses structurelles des bases d’édification des Etats africains, quelles perspectives réelles pourraient ouvrir le projet d’une intégration africaine ? N’est-ce pas mettre la charrue avant les bœufs ?

Les premiers dirigeants africains sont des gouverneurs noirs. Rien n’a donc changé depuis les indépendances. Les classes dirigeantes qui se succèdent continuent presque  toute d’alimenter une iconographie qui forgera, pour plusieurs  générations à venir, une image déprimante de l’Afrique. Aucun effort pédagogique n’est fait au niveau des Etats africains pour partager la pertinence et la nécessité d’emprunter la voie de la compréhension et de la coopération entre les peuples africains. L’esclavage, même résiduel, en Mauritanie, fait tache sur le continent. Idem pour le génocide rwandais, les tragédies en cours au Soudan de sud, à l’Est de la RDC, dans le Sahel, la chasse aux Noirs dans certains Etats africains, etc.

Les peuples qui font les Etats et les nations sont des foules éduquées. Une ère des foules n’augure rien de bon : c’est une masse impulsive, moutonnière, irrationnelle, violente qui trouve dans le tribalisme, et surtout la xénophobie des exutoires à ses misères et ses frustrations.

Enfin, comment mettre en œuvre l’intégration africaine si, en dépit de ses atouts naturels et humains, l’Afrique reste géo-stratégiquement le terrain de jeu des grandes puissances, le lieu d’affrontement des impérialistes de vielle souche (France Angleterre, les E.U …) et des nouveaux émergents (Chine, Inde, Turquie…) ? Rien ne se décide, réellement, entre les élites africaines. Malgré les indépendances, les vies politique et économique des Etats africains continuent en réalité de fonctionner comme des comptoirs coloniaux : elles ressemblent à des installations commerciales installées sous les tropiques, mais appartenant aux entreprises des métropoles coloniales ou impériales. Pour pasticher Michelet, nous voulons partager la conviction que malgré tout, ce sont les peuples  d’Afrique, sans bruit ni fureur, qui feront l’Afrique. Par un long travail intellectuel, scientifique, technique, culturel, spirituel, moral, de soi sur soi, et indépendamment  des hypothétiques calculs proportionnels entre les crimes coloniaux et les réparations escomptés par les post-coloniaux, au nom de la justice, ils la construiront. »

 

 

Biologiste et panafricaniste

Mme Henriette AKELE

Mme Henriette AKELE ONDO

Biologiste et panafricaniste

 

 

« Pour réussir l’union des peuples africains par l’union des Etats, pour ma part, deux points essentiels sont à tenir en compte :

  • Un consensus politique élargi
  • Et une prise de conscience des peuples.

La prise de décision sur un projet de cette envergure doit passer, dans l’idéal, par un consensus politique plus large que le cadre étatique actuel. Pour une caution démocratique plus forte, une consultation populaire ou un référendum serait souhaitable. Une telle consultation du peuple – dont je présume que l’avis favorable sera majoritaire – présente, à mon avis, deux gros avantages. D’une part elle devient une pression sur l’agenda des politiques qui seront contraints de quitter la valse-hésitation actuelle pour fixer un chronogramme raisonnable de construction de l’union. D’autre part, comme l’a justement fait observer Nelson Mandela, « Tout ce qui est fait pour nous, sans nous, est contre nous. » Par cette consultation, le peuple désormais acteur de la mise en œuvre de l’union va y adhérer avec plus de foi et d’engagement, gages d’une union forte et féconde. Toute feuille de route qui ferait fi de cette exigence conduirait, à mon avis, à un accord factice. Et celui-ci serait source de contestation et de remise en cause futures.

Ne nous voilons pas la face, le projet d’une union politique africaine vraie et opérationnelle contrarie plusieurs intérêts, aussi bien internes qu’externes au continent. Aussi, quoi qu’on dise, les obstacles seront nombreux tout au long du processus, qu’ils soient réels ou artificiels. Chaque gouvernement a donc un devoir de pédagogie pour éduquer et sensibiliser son peuple, afin de susciter une prise de conscience en eux, ce que j’appelle la révolution intérieure et que le feu OMAR BONGO appelait «le changement de mentalité.»

En effet, les problèmes qui minent les peuples noirs africains empêchent une véritable cohésion au sein du continent. La course au privilège a fait de l’africain un être sans compassion et égocentrique. Celui-ci n’entretient envers son frère que des rapports basés sur le profit, la ruse et l’exploitation. Cette ambition, démesurée, l’a amené à fouler aux pieds les valeurs africaines : le respect, la compassion, le droit d’aînesse, la solidarité,  l’hospitalité, la probité… Cette situation engendre des frustrations, la colère, la méfiance et la non acceptation de l’autre. La prise de conscience des africains que la nécessité d’une union politique contribuera à lever les pesanteurs essentielles du continent est vivement souhaitée. »

 

Philosophe et africaniste

Mr Celestin AGBENOUVON

Mr Celestin Fiagan Agbenouvon

Philosophe et panafricaniste

 

 

« L’Afrique est un continent dont la totalité des Etats a connu la colonisation de pays européens avec des méthodes diverses et variées. C’est pourquoi le problème de l’immigration intra-africaine est difficilement perceptible au-delà de toutes les manipulations excessives et erronées des médias occidentaux.  L’Afrique est une, certes, mais plurielle à bien des égards. Pour une union politique effective et féconde, il faut des objectifs clairs, des critères clairs et une volonté claire de ses membres de donner corps et esprit à cet engagement.

D’abord, les États africains et en particulier les classes politiques doivent jouer franc-jeu avec leurs populations en organisant des émissions et dialogues public. Cela permettra de leur faire comprendre les bienfaits de l’union des peuples africains. Toute population aspire au mieux-être, c’est pourquoi l’UA doit opter pour une gestion des États en fédération plus ou moins autonomes, comme dans certains grands États anglophones.
Ensuite, une politique vraie d’union des peuples africains doit envisager l’effectivité des mouvements des populations africaines dans un  » ESPACE SANS VISA ». Ceci de manière organisée, sûre et légale (sans difficultés), pour la libre-circulation des personnes et des biens. »

Avoir en partage un même continent, voire une même population, ne peuvent être les fondements d’une politique pour l’union des peuples africains. Seules les valeurs communes sont le fondement d’une politique et les valeurs sur lesquelles repose l’UA sont, pour le moins, claires au niveau des peuples africains.

L’union pour l’union n’a aucun sens. Aucune communauté ne voudra d’une union dans laquelle elle estime avoir plus à perdre qu’à gagner, ni d’une union où elle nourrit des appréhensions contre d’autres communautés. Il importe donc d’impliquer les peuples dans les réflexion en cours pour révéler tout le potentiel d’une Union Africaine et permettre l’appropriation de modèles sociaux propres à sa construction. »

3 thoughts on “Union Africaine : De l’union des Etats à l’union des peuples africains

  1. Qui organise l’union des peuples d’Afrique aujourd’hui? À qui profite ce projet? Les gouvernements d’Afrique agissent -ils sous ordre de…?
    Celà ressemble à une mascarade donc le seul but est de nous mettre ensemble dans le seul but est de nous mettre ensemble pour donner une éducation unique celle d’admettre une fois pour toutes que nous sommes des sous hommes. Et que nous ne sommes utiles qu’ à être esclaves.
    J’attendais meilleur proposition de nos intellectuels comme introduit de nouvelles matières à l’école et revoir celles qui existent

    • Merci mme Nsa Georgette pour l’intérêt et la contribution. Cet article visait surtout à déplorer le déficit d’implication des peuples africains dans le processus en cours ce qui le prive de s’enrichir des propositions des uns et des autre, comme les vôtres. Ceci est fortement souligné par les différents contributeurs mais relève de l’ordre méthodologique. Côté pédagogie, oui je suis d’avis avec vous que le volet éducation-formation, en occurrence, le contenu des programmes et enseignements, constitue un maillon stratégique de la chaîne. Une fois encore merci pour la contribution

      • Merci vaillant fils d’Afrique AGBADJE de m’avoir répondu.
        Juste une petite suggestion par rapport à l implicacationdes population que nous sommes. Offrez nous un espace d’expression. Par exemple nous population du Gabon organisez des vacances sans rien changer au mode de vie pour toute personne qui désire changer d’air avec un petit budget. Comme vous le savez au Gabon hors de sa province et en dehors de la capitale dans les autres provinces on y est considéré comme étranger. Il y a vraiment du travail et en même temps ça peut ne pas être si laborieux cela dépendra des initiatives de ceux Qui organisent

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