Cadenas d'amour ou cadenas mystique

Cadenas d’amour ou cadenas mystique proposé par différents maitres voyants

                                                   crédit image: http://supremedjitrimin.canalblog.com/archives/2018/02/12/36136848.html
 

Le vodoun, religion endogène des peuples de l’Afrique de l’ouest et de sa diaspora suscite bien souvent dans l’opinion publique une forte appréhension liée précisément à la peur des pratiques occultes malfaisantes dont il aurait l’apanage et communément appelées « bó «  en langue fon du Bénin ou « ogoun » en langue yorouba du Bénin et du Nigéria. Pourtant malgré cette appréhension collective du bó ou ogoun en public, la grande majorité des peuples de l’’Afrique de l’ouest y ont, en privé, recourt comme la solution ultime à leur difficulté de la vie quotidienne. Un comportement dualiste très africain qui soulève un certain nombre de problèmes.

Comment définir le bó ou ogoun et quelle relation y a-t-il entre bó et  vodoun ?

Quelle est la pertinence du bó ou ogoun  en tant que valeur scientifique ?

Comment faire l‘évaluation du bó ou ogoun et quid de son contrôle en tant que pratique sociale ?

 

Les réflexions qui suivent dans cette première partie porteront sur la définition du concept du bó ou ogoun et la relation entre bó et vodoun.  La seconde partie traitera de la pertinence du bó  ou ogoun en tant que valeur scientifique et la troisième partie sera consacrée à  l’évaluation et au contrôle du bó ou ogoun en tant que pratique sociale.

Avant d’entrer dans le vif du sujet, il me parait, une fois encore, nécessaire de préciser que je ne suis ni un prêtre vodoun ni un bokonon ou devin ni même un adepte vodoun. Toutefois, c’est un système que j’ai observé, du plus près, pendant au moins une quarantaine d’années et que je tente de décrypter au regard de l’idéal religieux avec l’espoir que les personnes plus averties que moi sur la question  en fassent autant pour faire bouger les lignes. 

Au rendez-vous du donner et du recevoir, chaque continent est riche de ce qu’il est et de ce qu’il a, ses valeurs, qu’il peut échanger avec les autres. Mais le hic est que nous africains, avons une forte propension à mépriser nos valeurs endogènes, au motif qu’elles sont néfastes et à embrasser « facilement » les valeurs exogènes jugées plus policées. C’est souvent oublier que ces valeurs exogènes avaient été, chacune en son temps, autant critiquables, voire plus, que les nôtres en ce moment et que c’est la bravoure et l’esprit de discernement de leur peuple qui les ont policées petit à petit au fil du temps. 

Ceci dit, toutes les religions,  révélées où non, ont un volet mystique ou ésotérique, et le vodoun aussi. Le volet mystique du vodoun est le Fâ et à travers lui, des offrandes ou « Vôssissa » qui en découlent et auxquelles s’apparente le modus operandi de quelques bó, comme on le verra plus loin. Cette similitude fait que d’aucuns assimilent le bó au vodoun, ce que réfutent avec véhémence les adeptes du vodoun. La question se pose donc de savoir où s’arrête le vodoun et où commence le bó ?    

 

Le bó en question

Définir le bó n’est pas chose aisée pour un non initié, toutefois  quelques rares travaux sur la question nous en donne une perspective. Le professeur Apovo Cossi Jean Marie,  dans son étude réalisée en 1995 et intitulé :  » Anthropologie du bo : théorie et pratique du gri-gri «  fait remonter l’étymologie du bó a l’expression yorouba :  “ebo aari fun“ qui signifie littéralement « couvrez lui la honte », avec le sens d’épargner à quelqu’un l’humiliation. Par déformation linguistique, le verbe yorouba Ebo (couvrir) est devenu chez les fon du Bénin bó. Étymologiquement donc, le bó est une couverture matérielle et morale pour cacher ou éviter une humiliation. Le professeur Apovo lui-même en donne la définition suivante : un ensemble de forces psychologiques qui dans son mode d’action présente un caractère magique. Autrement dit, le bó est un artifice, un gri-gri, pour se sortir d’une mauvaise passe et éviter la honte.  Le professeur Victor Tokpanou de l’Université d’Abomey-Calavi au Bénin est, pour sa part, moins nuancé. Dans une publication intitulée:  » La peur du bó : pratiques occultes et construction de l’état de droit  » et paru  dans le livre:   » L’ancien et le nouveau: la production du savoir dans l’Afrique d’aujourd’hui  » / Paulin J. hountondiji (ed) – GERM , il en donne la définition suivante:  « le bó est le système d’accumulation de savoir du vodoun […]; en tant que tel, il est consubstantiel à la religion vodoun… ». une approche qui place d’office le bó  au cœur du vodoun, ce qui relance la polémique.

Pour démêler l’écheveau du concept du bó et en donner une idée plus concrète, je vais, pour  ma part, m’appuyer sur le terme familièrement utilisé par les pratiquants du bó, pour désigner leur art en langue fon : « Aman », qui signifie littéralement feuille végétale ou plus généralement plante,  ou en langue yorouba : « éwé » qui signifie également feuille ou plante. Il est intéressant de remarquer que ces deux termes : « aman » et « éwé » désignent aussi dans ces deux langues respectives, le remède ou médicament contre une pathologie ou une maladie donnée. Ceci indique que la dimension première du bó ou ogoun  est thérapeutique, voire palliative. L’usage lui conférera deux autres dimensions caractéristiques, notamment celles de porte-bonheur ou de porte-malheur.

 En réalité, la feuille toute seule ne constitue pas le bó, elle n’en est que la base. Techniquement, le bó ou ogoun  est le produit d’une réaction complexe et subtile entre deux catégories de réactifs dont l’un est matériel et l’autre immatériel. En théorie donc, le bó a deux composants essentiels : un composant matériel et un composant immatériel.

Le composant matériel a pour base une plante ou un  ensemble de plantes, auquel sont ajoutés des organes d’animaux et une fraction minérale (eau, sable, métaux, roches diverses).

Qu’en est-il de l’usage des organes humains dans la confection des bo? Le soupçon est grand, mais visiblement cet usage est désuet. En effet, la vague de crimes rituels qui a défrayé la chronique au printemps 2018 au Bénin et la découverte par la police d’ossements et organes humains chez certains hounnon qui sont les maîtres vodoun du culte KInnInsi a relancé la polémique sur l’usage d’organes humains dans certains bó. Cependant, l’indignation, la condamnation publique des hauts dignitaires vodoun contre cette pratique de leurs pairs et les clarifications apportées permettent de conclure à une déviance. D’ailleurs, les personnes épinglées par la police suite à cette vague de crimes rituels ont tous avoué leur forfaiture d’association de malfaiteurs.

De toute évidence donc les organes humains ne sont pas utilisés dans la confection des bó, même si les informations rapportées dans l’étude du professeur Apovo a évoqué quelques cas isolés dans un passé lointain dans les cours royales.

Le composant immatériel quant à lui est abstrait et intelligible. C’est une parole incantatoire, le « bógbé » en langue fon ou « Öffô » en yorouba qui opère  la transformation effective de l’élément matériel en bó ou ogoun. Les formes du  Bógbé sont nombreuses : formule simple ou imagée, vœu, prière, interjection, hymne ou simples proverbes. Le bogbé incarne l’esprit même du bó. Naturellement, nous sommes au cœur de la mystique du bó qui prône une croyance à des forces, à des influences, à des actions imperceptibles aux sens et cependant réelles. La connaissance en matière de bó réside donc dans la maîtrise de quelle association de plantes, d’organes d’animaux, de matières minérales et d’incantation,  pour telle artifice ou prouesse.

Culturellement, la conception du bó se fonde sur une représentation toute particulière des africains sur la maladie et ses causes. En effet, en Afrique, est conçue comme maladie, non seulement  les altérations et dysfonctionnements des organes, mais aussi les sentiments de malaise, de mal être,  la malchance et les vices. Sur les causes, il ya une  double perception sociale possibles des causes de la maladie en Afrique. Chaque maladie peut ainsi avoir, selon le cas, une cause naturelle ou une cause mystique qui est justement l’effet du bó.

En pratique, le bó met en jeu trois grands acteurs : Le « Bótô », le « Bówató » et « Min é do Bó ».

1. Le « Bótô » ou littéralement, le « faiseur (fabricateur) de gri-gri », c’est  l’artificier  qui est spécialisé dans la conception, l’agencement et l’activation du bó. Dans le contexte de double perception des causes de la maladie, les bótô font office tantôt de pyromanes, tantôt de sapeurs pompiers. Ils forment une classe composite qui intègre plusieurs démembrements dont les plus représentatifs sont :

  • les « Amanwatô », ils revendiquent une pratique basée exclusivement sur les vertus naturelles des plantes. Très éclectiques, ils font appel à la divination du fâ pour déterminer la cause naturelle ou mystique des problèmes à eux présentés et les plus modernes parmi eux ont recours aux analyses biomédicales pour clarifier la pathologie exacte et éprouver leur thérapie en cas de maladies naturelles. Les membres phares de cette tendance sont bien connus.
  • les « Nouwatô’ , ils forment une grande catégorie qui regroupe les « Noumontô » (les voyants) et les « Noudjretô » ( les magico-sorciers ) qui entourent leurs savoirs de démonstrations magiques plus ou moins spectaculaires et bluffant.  C’est dans le rang des Nouwatô qu’on rencontre le plus grand nombre des amateurs et des faussaires de l’ordre des bótô. 
  • les « Azétô » ou les sorciers au sens commun du terme. Contrairement aux deux autres catégories, l’action des Azétô est exclusivement destructrice.  Il sont les moins visibles du système, mais les plus redoutables car sous leur action, le pronostic vital de la cible est toujours engagé.

 Il faut préciser que même  si  la charge des Amanwatô rappelle quelque peu celle des bokonon, ils en sont clairement distincts et ces trois groupes de botô, professionnellement parlant, ne sont liée ni de loin ni de près à aucune branche vodoun, quand bien même, ils sont eux même, adepte de la religion vodoun. Par ailleurs, la voyance, en particulier, est un don que posséderaient certaines personnes mais qui est inconnue du fâ et donc du vodoun. Pourtant, la plupart des bótô, à l’étranger surtout, se présentent, indifféremment comme grand maître vodoun, grand médium ou voyant, grand marabout.., des terminologies totalement étrangères au vodoun, ce qui exclut toute relation entre leur profession et leur religion. Toutefois, les prêtres du fâ ou bokonon qui sont les thérapeutes assermentés du système vodoun, intègrent dans leur formation l’identification et la prise en charge des maladie dues au bó classiques, mais restent impuissants face à celles de bó modernes sophistiqués. Néanmoins, ils constituent,  le dernier recours contre les méfaits des bó malveillants. 

2.  Le « Bówató » ou l’utilisateur du bó, c’est le commanditaire,  la personne à la demande de qui le bó est confectionné et qui est aussi chargée de sa mise en oeuvre.

3.  Le « Min é do bó » c’est-à-dire la victime ou la cible du bó : c’est le destinataire, la personne visée par l’action du bó.

 

Les formes matérielles du bó ou ogoun

Une fois conçu et confectionné, le bó ou ogoun se présente sous des formes matérielles diverses mystiquement chargées. On distingue :

« atin », ingrédients calcinés et réduits en poudre à consommer par voie orale ou pour scarification

« tila »,  talisman, amulette ou bague

« kpé », mixture dans la coquille de l’escargot ou la corne d’un animal

« só », pieu, piquet que l’on enfonce dans le sol ou tout autre substrat pour faire prospérer un vœu, noble ou vil. La version moderne du “so“  est le cadenas mystique, etc.

 Formes matérielles usuelles du bo

 

La typologie du

Plusieurs classifications existent, nous ne retiendrons ici que la classification basique, celle donné en fonction du mode d’action du bó. Ainsi, suivant la finalité de l’effet recherché en lien avec l’intention du bowato, on distingue trois sortes de bó: les « ylô », les « gló » et les « dakabó »

  1. les « Ylô »:  les bó qui augmentent le bien-être de l’individu en lui donnant de la chance

Ce sont essentiellement les bó pour Attirer la chance, le bonheur ou le retour d’affection. Nombreux sont, en effet, ceux qui pensent qu’on ne peut accéder à certaines promotions sans « un coup de pouce », d’ailleurs tout le monde pense que ceux qui y parviennent sont passer par là et personne ne veut être du reste.   Ainsi, que ce soit la commerçante pour attirer les clients et rendre le marché plus favorable; le fonctionnaire pour une promotion rapide, l’amoureux pour gagner l’âme sœur, le politicien, l’artisan, le sportif…, chacun recherche l’ingrédient pour avoir le vent favorable ou être à la bonne place au bon moment. Les gris-gris pour attirer la chance et le bonheur sont multiples et portent diverses dénominations. Il y a entre autres : le tanigla, le ayimèvo, etc.

Une forme particulière de ylô est « l’attachement ou l’embrigadement » du conjoint avec le très célèbre ‘’gbotémi’’. C’est l’arsenal de prédilection utilisé par les dames pour s’assurer la fidélité de leur mari. Ce dernier ne jurera que par le nom de sa femme, tant qu’il est sous l’emprise du gbotemi. Une enquête initiée en octobre 2014 en milieu urbain au Bénin par “NEWS AFRIKA“ a révélé que 8 femmes sur 10 fréquentent les botô et bokonons à la recherche du bien être ou de la sécurité pour leur famille.

2. Les « gló » ou bouclier antimissile: les bó qui sécurisent l’individu 

La peur de envoûtement est comme une psychose qui hante l’esprit des béninois en particulier et plus largement des africains. Ici chacun pense que les rivalités et autres difficultés qui découlent du vivre ensemble sont des sources potentielles de règlement de compte mystique contre lesquels il faut se prémunir. Procès d’intention ou menace réelle, bien malin qui peut le dire. Mais le mot d’ordre est : ‘’tchité do houè dé wou, entendez : « prends garde et cuirasse toi ». Selon ce mot d’ordre, les chefs de famille, les responsables d’institution, volontairement ou involontairement, expérimentent un gri-gri de la famille des Glo pour  sécuriser sa famille ou son institution. 

Il faut dire que les églises du réveil ont particulièrement contribué à amplifier le phénomène en instillant la peur et la division dans les familles et dans les communautés. Elles pensent offrir une protection à leurs fidèles, mais en réalité elles les poussent vers les bokonon et botô jugés plus crédibles à leurs yeux. D’ailleurs, les nombreux faits divers dans chaque localité indiquent que la plupart des pasteurs se fortifient eux-mêmes auprès des Bokonon et botô.

 Les gló ou gris-gris pour conjurer le mauvais sort sont multiples et portent diverses dénominations. Les deux principales famille sont le « Fla » ou antimissiles qui annulent l’effet d’un autre bó et  le « Flije »  ou « le retour à l’envoyeur » qui protège et attaque à la fois. On   distingue notamment : ‘’Azéglo ’’‘’ kounonla’’‘’lanmin sien’’, le ‘’aviti’’, le ‘’tchakatou klon’’, le fifobó et huzu-huzubó… qui sont autant de recettes contre les sorciers, la mort et les maladies.

 Je pense, pour ma part, qu’il y a toujours plus de peur que de mal. D’ailleurs, avec l’amélioration des plateaux techniques des installations sanitaires, les gens vivent plus longtemps, les récriminations ont diminué considérablement, mais l’engouement pour la protection est, lui, plutôt intact.

3. Les Dakabó ou Bódida: les bó malfaisants ou dangereux 

C’est cette famille de bó qui cristallise toutes les appréhensions, toutes les passions et toutes les rumeurs. Nous sommes ici dans l’offensif, l’attaque. Pour le spécifier, en yorouba, on précisera: ogoun ika ou bo malveillant.  Ici tous les coups sont permis et le rime avec le  « nou didó » c’est-à-dire le poison sous une forme dissimulée et  administré par des voies inédites. Il peut se traduire par une maladie bizarre et subite ou une mort subite. Dans la gamme des bó malveillants, on peut citer : le kpé, corne d’antilope remplie d’une mixture chargée. mystiquement dont la consommation fait accomplir un vœu malfaisant ou un sortilège. On trouve aussi le Só, pieu qu’on enterre avec une intention bonne ou mauvaise qu’on souhaite bloquer en l’état, le kidjabó  pour disloquer les familles, les amitiés, le sukpikpa qui pousse à se discréditer ou s’humilier soi même, etc. Mais l’attaque la plus spectaculaire en la matière est le tchakatou ou fusil mystique, l’arme la plus redoutée des dakabo. C’est un mauvais sort, une maladie lancée à une personne à distance. Dans le corps de la victime pénètrent de façon très mystérieuse des tessons de bouteilles, des clous rouillés, des brisures de verre, d’os ou tout autre objet dangereux. Sans une prise en charge de la victime chez les spécialistes, le tchakatou est toujours mortel.

Toutefois, la palme d’or des bo malfaisants revient au azébó qui est l’apanage des azétô ou sorciers qui fonctionnent en sociétés secrètes.   Ces derniers transforment leurs victimes en animal pour les festins rituels qu’ils organisent chaque nuit, 

Les motivations essentielles de ces actes odieux sont le règlement de compte suite à un différend social, la jalousie ou la méchanceté gratuite. Ceci n’est pas, bien sûr, l’apanage des peuples du Golfe du Bénin, mais la face sombre de l’humanité. Le bó est le  mode de règlement des conflits sociaux que le réflexe moderne de recours à la justice n’a pas encore totalement évincé. Mais c’est un mode de règlement disproportionné et très injuste qui relève de la lâcheté humaine. 

Globalement, la gamme des bó est tout aussi variée dans sa forme que dans sa finalité. 

 

Le bó et le vodoun

La diabolisation et les fortes appréhensions que suscite le vodoun sont, en grande partie, liées à sa relation ambiguë  avec le bó ou ogoun. Pourtant tous les observateurs avertis de l’espace culturel vodoun sont conscients du fait que le bó n’est pas le vodoun et que le vodoun n’est pas le bó, mais entre le vodoun et le bó il y a une relation historique qui s’est nouée au fil du temps et souvent insaisissable qu’on peut tenter d’appréhender à deux niveaux essentiels.

Le premier niveau d’imbrication du bó et du vodoun se situe au niveau de la genèse du bó. Le Fâ, en tant que art divinatoire du vodoun, est aussi une base de données, un répertoire de recettes pratiques pour augmenter la chance ou la protection personnelle. A chacun des 256 dou ou oracles du Fâ, correspondent un protocole de recettes pratiques qui sont la solution aux problèmes identifiés. Ces différentes sacrifices prescrites par le fâ et appelés « le vôssissa », intègrent une partie matérielle (offrandes, libations et sacrifices) et une partie immatérielle, (prières et incantations) selon le même  principe que le bó  et sont qualifiées de Fâbó. De ce point de vue, dans la conception commune, le Fâ est la source du bó. Loracle du  Fâ donne non seulement accès aux vodoun, mais prescrit aussi des bó  en tant que moyens ou solutions aux problèmes de la lutte pour la survie. Aussi pour la mise en place du vodoun appelé en fon « vodunlili« , il faut un certain nombre de bó sur lesquels le culte du vodun prend son appui. Naturellement, tout ceci relève des Fâbo ou bó institutionnels. Mais, avec la colonisation, l’évangélisation a gagné le continent et l’acculturation engendrée a basculé ce dernier dans un chaos qui ne dit pas son nom.

Avec l’évangélisation, le vodoun s’est retrouvé contesté dans son statut de religion et diabolisé par les missionnaires et leur fidèles africains,  mais surtout   le bó qui était un ordre de phénomènes relativement autonome au sein de l’institution vodoun est passé dans le champ profane. L’activité des botô qui était alors exercée par les boconon avec toutes  les restrictions nécessaires et  contrôlée par les rois, est dorénavant libre d’accès à tous.

Dès lors, il est possible à tous les esprits malins pour qui la maîtrise du Fâ se révélaient trop complexe et trop rigoureuse, d’occulter  sa dimension d’oracle et de le réduire simplement à un codex de recours ou un répertoire de recettes pratiques pour y tirer par détournement et perversion  des recettes plus ou  moins malveillantes. De ce fait on peut dire que certes, le Fâ est la source du bó, mais la grande majorité des bó actuels ont des origines autres que le Fâ. En effet, les vrais bó dans l’entendement populaire, les bó les plus efficaces et les plus redoutables n’ont eux, rien à voir avec le Fâ et donc avec le vodoun. Ils relèvent du champ profane en lien avec les savoirs endogènes ancestraux et même modernes en chimie minérale ou organique.

A un botô spécialisé dans les bo malfaisants que j’ai rencontré au cours de mes recherches et qui a requis l’anonymat, j’ai posé la question de savoir à quelle obédience vodoun il appartenait? Il a souri longuement avant de me répondre: « Je n’appartiens à aucune branche vodoun. Si tu rentres chez moi, tu ne trouveras que la bible, les psaumes, les livres scientifiques et mes propres recherches », Partant de ce fait, le bó ou ogoun apparaît comme une dérive antithétique du Fâ qui a subi de nombreuses et profondes mutations par incorporation d’ingrédients et de protocoles variés du savoir endogène au point de devenir une institution à part entière et qui tend même à se substituer, par endroit, au vodoun. 

Le bó est une fabrication humaine, un objet qui se veut divin et nombreux sont les botô qui lui attribuent une vertu divine ou spirituelle. Ils sont des redresseurs de tort qui ont l’intime conviction que c’est Dieu lui-même, à travers les incantations prononcées, qui permet au bó de s’accomplir, tant en bien qu’en mal, dès lors que les critères requis sont respectés.  De ceci découle le fait que pour donner plus de crédit à leur art, un grand nombre de botô aiment à faire croire qu’il tire leur puissance du vodoun, ce qui entretient le flou entre  bó et vodoun jusqu’à nos jours et justifie l’amalgame observé

A mon sens, entre le bó et le vodoun, la relation est de l’ordre du : « je t’aime, moi non plus ». En conséquence, à l’état actuel des choses, le bó ou ogoun apparaît plus comme un système d’accumulation du savoir endogène africain.

A cet effet, on peut faire un parallèle entre le bó ou ogoun et les pratiques similaires à travers toute l’Afrique : le liguey au Sénégal, le gbass en Côte-d’Ivoire, le chang au Cameroun, le biang ou vampire en Afrique centrale et le juju au Ghana et dans toute l’Afrique anglophone, etc. Toutes ces pratiques qui tirent leur essence du savoir endogène ancestral et qui souvent ne sont adossées à aucun culte local sont toutes des pratiques homologues du bó ou ogoun. Comme le bó ou ogoun elles utilisent une approche par la voie de la connaissance et à ce titre elles ont chacune leur logique et leur dynamique, symbole de leur rationalité.

D’un point de vue social, toutes ces pratiques de bó et assimilés sont un outil d’aide à la résolution des problèmes en proposant des réponses pratiques aux préoccupations des uns et des autres.  Du point de vue des valeurs, une appréciation, soit positive ou négative de ces pratiques ne peut être que relative, car aucune connaissance n’est, en soi  positive ou négative. Le bien et le mal sont des  caractéristiques morales inhérentes au sujet et non à l’objet. Le bien et le mal étant deux facettes d’une même pièce de monnaie, toutes les contre indications d’une recette thérapeutique deviennent de façon opportune des indications pour nuire aux personnes qui sont dans ces états. Il en va de même pour la médecine moderne.

Le deuxième niveau d’imbrication entre le vodoun et le bó s’exprime au plan éthique. Sur le plan éthique, le postulat vodoun est que nul ne viole les interdits ou tabous du vodoun sans avoir un retour négatif. Toutefois la nature de ce retour négatif qui est censé être l’œuvre de la justice fait polémique. Logiquement, ce retour négatif, symbole de la justice divine, doit procéder d’une justice immanente ou d’une justice transcendante, ou à tout le moins, d’une instance au-dessus de tout soupçon. Or, le soupçon est grand que ce retour négatif, pendant longtemps, n’est souvent ni l’œuvre d’une justice immanente rationnelle basée sur le couple de forces naturelles antagonistes action / réaction qui caractérise l’équilibre de la nature et du vivant ni celle d’une justice transcendante qui suppose le jugement de la créature par son créateur au terme de son existence terrestre. Mais ce retour négatif, trop souvent automatique, s’apparente plutôt à une justice transcendante institutionnelle à l’aide du bó ou ogoun, à la solde de quelques dignitaires du vodoun.

Procès d’intention ou jugement fondé, objectivement, je ne saurais quoi dire, probablement, la vérité se situe au milieu. « Le vodun ne tue jamais, c’est le bó qui tue au nom du vodun », dit le dicton populaire.  De toute évidence, des fondamentalistes du vodoun, haut dignitaires ou simples adeptes, à l’instar des inquisiteurs catholiques d’antan ou des djihadistes musulmans actuels, plus royalistes que le roi, se substitueraient aux vodoun en perpétrant volontairement des représailles masquées contre les citoyens, au motif qu’ils ont violé quelques interdits. Cette défiance est  probablement le talon d’Achille du vodoun qui est suspecté par les personnes qu’il est sensé protéger. Ceci est donc le signe que soit dans le discours, soit dans la pratique, quelque chose ne fonctionne pas comme cela se doit et pose la question de la nécessaire modernisation du vodoun.

  Actuellement, le clergé vodoun pourfend, officiellement, les botô, mais c’est un secret de Polichinelle, ses membres peu orthodoxes font appel au service des botô pour leur intérêt et influence personnels comme  le commun de la population. Pour affirmer leur puissance, leur pouvoir, ils sont toujours à la recherche des bó les plus efficaces, les plus puissants, les plus redoutables. D’ailleurs, des informations concordantes l’attestent,  le service des botô est sollicité non seulement par les membres indélicats du clergé vodoun, mais également par ceux des clergés catholique, musulman, et surtout des églises du réveil. Naturellement, ceci n’engage que ces personnes, mais non les institutions qu’elles incarnent. Bien sûr, ces accointances circonstanciées dérangent et ont beaucoup nui au vodoun,  

Cependant, il faut le dire, le vodoun a le dos large, car pour une certaines franges de la population, toutes les vicissitudes de la vie viennent invariablement du vodoun via le bó ou ogoun. En effet, pendant longtemps, les méthodes de diagnostic médical en Afrique étaient approximatives ce qui fait que toutes les morts subites ou les pathologies que la médecine ne pouvaient techniquement pas diagnostiqué étaient étiquetées comme l’œuvre du  bó ou ogoun, sortilège jeté par un proche. Mais depuis quelques décennies, les plateaux techniques se sont nettement améliorés, les pathologies sont plus ou moins diagnostiquées dans les centres urbains, les responsabilités sont clairement situées et la fréquence des accusations gratuite est en baisse, tout au moins en ville, mais la peur reste intacte et paradoxalement,  ce sont les personnes qui en sont les plus critiques qui en sont également les plus demandeurs.

In fine, le bó ou ogun est l’art par lequel l’homme transforme un objet naturel en un objet symbolique qu’il investit d’une charge mystique bienfaisante ou malfaisante. Il est une manifestation des savoir endogènes africains et non du vodoun spécifiquement, Mais cette ambiguïté est vite dissipée dès qu’on comprend que le vodoun est une religion et le bó ou ogoun est une pratique sociale dont les bótô en sont les spécialistes. S’il est vrai qu’ils étaient de religion vodoun à l’origine, actuellement, ils sont tout aussi chrétiens, musulmans voire athées.

Quoi qu’on dise, le bó ou ogoun a encore de beaux jours devant lui, non pas à cause de la pertinence avérée de l’offre, mais à cause de la mentalité fortement superstitieuse ambiante. La croyance en l’efficacité magique de certaine pratiques est encore trop forte, ce qui fait que tout le monde est à la recherche des recettes miracles ou magiques: qui pour fidéliser un conjoint, qui pour faire prospérer un business ou une promotion, qui pour gérer une adversité réelle ou supposée. Dans un tel contexte, le bó ou ogoun devient incontournable, quand bien même le résultat est très aléatoire. 

Toutefois, ce qui reste prégnant est que le vodoun continue de faire peur, aussi bien à ses sympathisants qu’à ses détracteurs, ce qui logiquement n’est pas sa vocation. Cette situation n’est pas la faute du vodoun, mais le résultat d’une faillite collective des africains et de leurs élites qu’il faut assumer. Nous, africains, sommes forts pour regarder ce qui ne nous regarde pas ou nous regarde de loin et incapables de regarder ce qui nous rega4rde de près, voire qui ne regarde que nous, les phénomènes exclusivement présents dans nos sociétés. On trouve, en effet, sur le continent, des chercheurs experts dans toutes les subtilités des religions occidentales et orientales, mais les chercheurs experts dans les religions endogènes et surtout dans les pratiques sociales telle que le bó, on en cherche. Résultat, la majorité des africains est ignorante des fondements  culturels et cultuels qui structurent les sociétés traditionnelles dans lesquelles ils sont.  A quand dans nos universités des experts en canon vodoun et dans les subtilités des pratiques occultes africaines pour mettre ces savoirs au profit de l’humanité?  La balle est dans le camp des élites scientifiques et politiques africaines.

Agbadje Adebayo Babatounde charles A. Q.


A suivre bientôt :  Au Bénin, la peur du bó ou ogoun : les versets sataniques du vodoun ? Deuxieme partie


Si vous avez aimé le sujet, merci de soutenir la recherche qui se poursuit et l’édition  de la version livre en préparation.

 

 

7 thoughts on “Au Bénin, la peur du bó ou ogoun : les versets sataniques du vodoun ? Première partie

  1. Très pointilleux tes observations pour lesquelles je vous tire chapeau dans la mesure où nous africains ignorons nous propres cultures. Merci pour avoir éclairé ma lanterne. J avoue que j ai ai lu et relu au moins une fois par jour et ceci pendant une dizaine de jours vos recherches pour lesquelles je reste admirative. Cependant; j’ai été laissée sur ma soif puisque je n ai pas vu évoquer ici la question des divinités (Sapkata ; Legba; Tolegba) sans lesquelles le pouvoir immatériel qui est jugé abstrait puise ses forces. A lablimite de mon ignorance ; ce sont ces divinités qui intercédent auprès du Grand Dieu(Mahou) pour faire accomplir les voeux bienfaisants ou malfaisants. Sinon vers qui sont dirigés les incantations prononcées au cours des vossisssa. Merci de nous éclairer davantage sur ces aspects.

    • Merci madame Koffi pour le temps et l’intérêt consacrés à la lecture de cet article. Je trouve très judicieux votre observation sur la non évocation des divinités Sakpata, Hèbiosso, Lègba, etc. Votre question touche le point gordien de la relation insaisissable entre bo et vodoun. C’est dans la deuxième partie de l’article, qui sera mise en ligne la semaine prochaine, que le rôle de l’incantation magique a été abordé. Je prends avec vous le rendez-vous, avec l’espoir que le décryptage qui sera fait comblera vos espoirs. Une fois encore merci infiniment, madame Koffi, pour la pertinence de votre analyse

  2. Bonjour,
    En préparant un futur voyage au Bénin, je suis tombé sur votre blog.
    Sincère félicitations pour la clarté de vos explications (que je ne suis pas en mesure d’examiner dans le détail) mais aussi pour votre clairvoyance et votre courage à dénoncer quelques « pratiques culturelles » des élites africaines.
    Je vais continuer à vous lire avec plaisir et profit. Encore merci
    Jean-Luc Michel

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